| Si vous ne visualisez pas correctement le contenu, cliquez-ici |
|
En direct de Mertvecgorod, journal du 21 octobre au 20 novembre
|
|
|
|
|
21 octobre
Hier, grosse matinée à discuter avec vilalias, ma maquettiste, de la mise en page de Non Conforme. Ça avance mais il reste beaucoup de travail – enfin, surtout pour elle ! Moi, pour ce qui concerne au moins les premiers numéros, le plus gros est fait.
Le reste de la journée passée à bosser sur un manuscrit de commande.
Le soir, énorme concert à l’ancienne gare routière. Par rapport à ce que je décris dans mes bouquins, l’endroit a bien changé. C’est devenu une espèce d’immense centre culturel autogéré, avec des ateliers, des salles de concert, des cafés, des librairies, une fanzinothèque, toutes sortes de trucs passionnants – la ville tente de s’approprier l’endroit mais pour l’instant l’équipe qui le gère résiste.
Après le concert, en zonant dans le quartier avant de prendre le métro pour rentrer chez moi, j’ai aperçu des bâtiments magnifiques, à moitié en ruine, que je retournerai prendre en photo un de ces quatre.
Oublié de le signaler les jours précédents : sur le blog de La Musardine, deux articles sur l’art et la manière d’écrire une bonne scène de cul dans un roman érotique. Conseils plutôt spécifiques, a priori, mais dont on peut facilement déduire quelques règles générales utiles en toutes situations. C’est à lire ici et ici.
|
|
|
|
(Une porte, de retour du concert - en couleur, pour une fois, sinon évidemment ça n'aurait eu aucun intérêt)
|
|
|
|
22 octobre
Finalement après Képas je n’ai pas attaqué le Dostoïevski. J’ai préféré enchaîner sur Néons, toujours de Belloc. Magnifique, une sécheresse qui tire les larmes, des phrases à l’os, une vie racontée sans fard. Ça m’a donné envie de faire pareil. Même si pas la même vie du tout, peut-être des choses à en tirer. Je vais essayer ici, de temps en temps, en gardant à l’esprit la règle de ce journal : pas d’ambition, pas de projet, pas de but, juste des phrases, plus ou moins comme elles me viennent.
Mon premier souvenir, le plus ancien :
Montigny-lès-Cormeilles, dans le 95, on loge chez ma grand-mère, la mère de ma mère, Yougoslave. L’oncle vit avec nous, il a un berger allemand et il bosse à Roissy, peut-être que c’est chez lui, mes souvenirs sont flous. Je suis au CP. L’école est à côté, je fais le chemin à pied parmi les autres gamins du quartier. Je suis seul, je n’ai pas trop d’amis. La maîtresse me fout la trouille. Je mange de la soupe à la tomate préparée par ma grand-mère, du chou rouge en salade, un jour j’ai dit que j’aimais ça, du coup j’ai en au moins une fois par semaine, mais je n’aime pas ça. Le matin je gobe deux œufs crus battus dans un bol, une idée de mon père pour me faire prendre des forces, je suis maigre, souvent malade, je n’aime pas ça non plus, je bois cul-sec. De temps en temps, pour les mêmes raisons, on me prépare un bouillon de Viandox : de l’eau chaude, un cube Knorr et une ou deux cuillères à soupe de Viandox. Ça, j’aime bien. Il pleut souvent. L’odeur de la pluie sur le balcon, surtout sur la balustrade en fer forgé, j’aime bien aussi.
Sur le chemin de l’école je m’écarte les doigts pour voir si j’ai les mains palmées. Je n’ai pas les mains palmées, je suis déçu. À la télé, il y a L’Homme de l’Atlantide, avec Patrick Duffy.
La maîtresse me fait peur mais j’ai envie qu’elle m’aime, je l’appelle « la sorcière », j’ai le souvenir d’une femme âgée, aux cheveux grisonnants, frisés et ébouriffés. Un jour elle nous donne des feuilles de papier à petits carreaux pour qu’on s’entraîne à écrire des lettres, au lieu de notre cahier habituel, à gros carreaux et interlignes. Je prends soin d’écrire à cette nouvelle échelle : les a, les e, etc. occupent un carreau entier, les « t » deux carreaux, le « l » trois carreaux. C’est compliqué d’écrire aussi gros. Je fais beaucoup d’efforts, je suis très fier d’avoir respecté la règle. La maîtresse voit ça, elle m’engueule, je suis le seul à avoir fait ainsi, les autres ont écrit comme si les petits carreaux étaient des gros carreaux, ont imaginé les interlignes à l’intérieur, c’était ça le but de l’exercice, je suis passé pour un débile. Je me sens triste et effrayé, la sorcière ne n’aime plus, je rentre chez moi en pleurant.
Hier, dans la journée, longue balade, d’abord en métro jusqu’au terminus, puis en bus, un bus au hasard, un autre. Traversé des quartiers que je ne connaissais pas, à un moment, sur l’autoroute numéro 6, on longeait une sorte de friche interminable, des rapaces volaient dans le ciel, les rapaces et les drones sur la même image, plutôt bizarre. J’ai aussi vu des mecs qui déconnaient sur des quads, putain, des quads en 2025, c’est pas un bus, c’est une machine à remonter le temps. Ensuite on a longé un quartier d’affaires dans le rajon 13, des tas de buildings ultra avant-gardistes façons architecte en folie et budget illimité. Avec le smog, le ciel bas et tout le reste c’était magnifique, faudra revenir ici de nuit, de nuit, l’hiver, ce sera encore plus beau.
|
|
|
|
(Un chantier, près de chez moi)
|
|
|
|
23 octobre
Terminé Néons. Cette langue très sèche et très émouvante m’a ému beaucoup. L’histoire est simple. Le narrateur – qui est l’auteur – raconte sa vie. Une vie compliquée, le père meurt quand il a deux ans et demi, d’un mauvais coup reçu pendant un match de boxe, le nouveau mec de sa mère le cogne, les fugues, les conneries, la maison de correction, la rue, le tapin. Tout ça raconté sans fard, sans fausse poésie, d’une manière en apparence plate et factuelle, en réalité à l’os, et ça provoque des émotions dures et profondes.
Et maintenant, hop, les Karamazov Brothers !
|
|
|
|
(Une affiche, sur le prospekt 14)
|
|
|
|
24 octobre
Dernière relecture du premier numéro Non Conforme avant mise en ligne le 6 novembre. Très ému de voir enfin ce projet exister concrètement, très ému de voir la magnifique maquette, de voir les premiers textes assemblés, les portraits des auteurs, la couverture que je trouve superbe. Ça fait un petit moment qu’on travaille en coulisses sur ce truc ! Le premier appel à textes date de juin 2024. J’ai écrit à quarante-deux autrices et auteurs. Certains ont répondu, d’autres non, certains ont décliné, certains ont envoyé des textes que je n’ai finalement pas retenus. C’est le jeu. D’autres se sont ajouté.e.s en cours de route et nous voilà finalement trente-quatre, avec quarante-cinq textes en tout, pour quinze numéros au lieu des douze prévus initialement. Je dis « nous » parce que je figure finalement moi aussi au sommaire de Non Conforme. Je n’avais pas prévu d’y être, mais comme j’ai voulu trois textes dans chaque numéro, il en a manqué un, à la fin, pour boucler le 15. Alors je m’y suis collé. Et puis après tout, il y a une certaine logique que ça moi qui ferme la porte en partant puisque j’ai initié ce projet.
À part ça, Métaphysique de la viande continue son petit bonhomme de chemin, avec une nouvelle critique sur le site LivrePoche.
Mes plus vieux bouquins ressurgissent aussi de temps en temps. Sur Babélio, une critique de Mi-pute, mi-soumise, le dernier roman de cul de la série de six que j’ai écrite pour Esparbec entre 2008 et 2010.
Dans quatre jours, je quitte Mertvecgorod pour revenir en France. Un séjour de quelques semaines. Première semaine, un atelier d’écriture à la maison d’arrêt de Chaumont, dans la Haute-Marne. Je commence à avoir un sacré trac ! Je vais faire bosser les détenus – six volontaires se sont inscrits à l’atelier – autour de la notion de fait divers et de point de vue. Je leurs fournirai une douzaine de couvertures de gazettes du début du vingtième siècle, qui présentent des titres de faits-divers illustrés. Ils devront partir de ces documents pour rédiger un article de journal qui raconte un fait-divers de leur choix, puis ils devront raconter la même histoire du point de vue d’un des protagonistes, l’idée étant de montrer que l’interprétation compte davantage que les faits eux-mêmes – je me suis dit que ce genre de truc pourrait plaire à des gens qui sont en taule certes parce qu’ils ont commis des conneries, mais aussi parce qu’un type qu’ils ne connaissent pas, qui ne les connaît pas, l’a décidé.
Le dernier jour, il y aura une lecture des textes devant un public constitué du personnel pénitentiaire, je n’ai pas très bien compris comment se passerait au juste. Ça risque d’être à la fois bizarre et assez émouvant.
La médiathèque de la ville va aussi éditer un petit fascicule avec les textes, à destination des participants à l’atelier, assez d’exemplaires pour qu’ils puissent en filer à qui ils ont envie.
Dehors, ciel blanc strié de gris, odeur bizarre quand j’ouvre la fenêtre, lourde, presque sucrée. La nuit dernière a été un peu agitée, un drone s’est énervé à quelques centaines de mètres de chez moi, sirène, sommations. J’ai regardé, à moitié dans le coltard, mais n’ai rien vu à part l’engin en vol stationnaire et son projecteur, puissant, braqué vers quelqu’un ou quelque chose que les immeubles me masquaient. Au bout d’une dizaine de minutes, le projecteur s’est éteint et le drone a repris sa route, je suppose que les flics ont rappliqué et pris la situation en main. Les trucs de ce genre se produisent rarement dans mon quartier, en principe par ici c’est plutôt calme.
|
|
|
|
(Un banc, dans un parc d'attraction au nord du rajon 13)
|
|
|
|
25 octobre
Ce qui me fait toujours rire, avec la musique industrielle, le drone, la musique expérimentale et toutes ces merdes que j’adore et que j’écoute depuis que j’ai vingt piges, c’est quand je dois couper le son pour vérifier que cette piste qui ne me dit rien, délicieusement abrasive, minimaliste et répétitive, fait bel et bien partie de l’œuvre ou bien s’il s’agit juste des travaux dehors ou du camion de la voirie. Là, ça m’a fait le coup avec Unseen rituals, de Reutoff. Je recommande le mix « employé de la ville tronçonnant un ou deux arbres », il relève délicieusement l’ambient un peu plat de cet album.
|
|
|
|
(Une baraque en ruine, dans une partie désaffectée du même parc)
|
|
|
|
26 octobre
Le courage en littérature, quelle connerie, quelle stupidité ! On n’écrit pas quelque chose parce qu’il faut du courage pour l’écrire. On ne réalise pas une étude de marché pour déterminer ce qui demande le plus de courage ou ce qui en demande le moins, on écrit ce qu’on a à écrire, point. Et si ça nécessite du courage, ou de l’endurance, ou des larmes, ou la peau du cul, ou de s’arracher trois dents, ou de tomber amoureux, tant pis, tant mieux, qu’est-ce que ça peut foutre ? On n’écrit ce qu’on a à écrire et s’il y a un prix à payer on le paie sans rechigner. Ensuite, si quelqu’un trouve que c’est courageux, que c’est lâche, que c’est ceci, que c’est cela, on lui dit merci puis ce qui est entré par une oreille ressort par l’autre et on se remet au boulot.
Une chose que j’apprécie particulièrement, à Mertvecgorod, c’est que la ville n’est pas réconfortante. L’été on a trop chaud, l’hiver on a trop froid, quand il pleut certains quartiers sont déconseillés aux piétons à cause de la pollution, les automobilistes roulent comme des dingues, les flics sont hargneux, les délinquants sont ultra-violents, les tox ultra-hardcore, la lumière du jour est bizarre, ça pue, les drones qui nous surveillent sont armés et moi c’est ça qui me va, c’est ça que je veux. Je crois que ça me gonfle, le réconfort. Je crois que ça me gonfle, la tiédeur régressive. Mertvecgorod est vivante et comme tout ce qui vit, elle est hostile – ou, plus exactement, elle fait passer ses intérêts avant ceux des autres. Le mot qui me fait le plus flipper, c’est « cosy ». Quand je reviens en France je vois dans les librairies des rayons de « cosy mystery », de « cosy fantasy » et ça me fait flipper. Les bars à chats me font flipper, les librairies douillettes me font flipper, les cafés qui ressemblent à une taverne de hobbit me font flipper. Et ce qui me fait flipper le plus ce sont les bouquins réconfortants, bienveillants, qui font du bien.
Moi je vis dans une putain de ville qui file le cancer, les pigeons chient de la merde phosphorescente, ça pique, ça mord, ça brûle, ça griffe et j’espère bien que mes bouquins font la même chose, bordel de merde.
|
|
|
|
(Une autre baraque en ruine, voisine de la précédente)
|
|
|
|
27 octobre
Tiens, je viens de trouver une case plutôt cool où ranger mes bouquins. Désormais, quand on me demandera dans quel genre j’écris, je ne répondrai plus un mélange de roman noir, d’anticipation, de fantastique et d’autres trucs, mais, tout simplement : du thriller eschatologique.
Oh, yeah.
Bon, pour que ça soit parfait, faudrait que j’embauche une équipe d’assistants qui, chaque fois que je prononce les mots « thriller eschatologique », éteignent les lumières, déclenchent des bourrasques lugubres et putrides, poussent des hurlements glaciaux et plaquent à l’orgue d’église un accord maousse.
Hélas, je viens de vérifier sur Google, ces termes sont déjà utilisés par des critiques pour désigner des thrillers de merde qui mettent en scène des prêtres ou autres conneries dans le genre.
Zut.
Ou alors je pourrais appeler ça des « thrillers Current 93 », mais je suis pas sûr que ça parle à tout le monde, à moins que je trouve un moyen d’invoquer David Tibet à chaque fois, et qu’il braille d’une voix d’outre-tombe, comme il savait si bien le faire en 1983, « MAAAAAAAALLLLDOROOOOOOOOOR IS DEAAAAAAAAAAAAD ».
Mouais. Fausse bonne idée, peut-être.
|
|
|
|
(Juste au-dessus d'une bouche de métro, dans le rajon 6)
|
|
|
|
28 octobre
Hier, ciné-concert dans une église, pas très loin, dans mon quartier. Entrée plutôt chère, mais une partie du fric destinée une association d’aide aux victimes de l’attentat.
L’église était petite, jolie, je suis passé devant cinquante fois sans y prêter attention. En revanche, l’immeuble devant, j’avais déjà flashé dessus – mais c’est la première fois que je le prends en photo.
Film chelou : un long-métrage d’horreur muet de 1932, tourné à Mertvecgorod, basé sur une histoire qui ressemble à un mix entre L’Étrange cabinet du docteur Caligari et Le Golem. Je reconnaissais certaines rues, certains immeubles, malgré les filtres de couleur tarés et l’esthétique ultra-expressionniste, à la limite de l’abstraction. Le musicien s’en est donné à cœur joie, envolées assourdissantes à l’orgue plus bandes et nappes préparées, profondeur et angoisse, un régal.
Ce qui m’a le plus troublé, c’est d’imaginer que l’année suivante, en 1933, tout était bouclé : Staline signait le décret qui donnait à Mertvecgorod le statut de « ville secrète » et créait le goulag de la Zona. En 1932 tout baignait, l’équipe tournait un film d’horreur dans les rues de la ville, effets spéciaux rudimentaires, masques horribles, maquillages inquiétants ; l’année d'après finito, plus personne n’entrait ni ne sortait librement, la ville disparaissait des cartes et des documents officiels, les trains n’y passaient plus (à part les trains spéciaux) et au cours des vingt années suivantes 500 000 travailleurs forcés y seraient déportés pour trier et détruire les déchets de toute l’URSS.
En voyant la gueule des actrices et des acteurs principaux, des figurants, en imaginant les habitants dans les immeubles, c’est à ça que je pensais en filigrane : combien d’entre eux se doutaient de ce qui allait leur tomber sur la gueule ? Qui, parmi eux, finiraient au goulag ?
Ça imprégnait le film d’un drôle de truc. À la fin de la projection, je n’avais pas un moral d’acier.
|
|
|
|
(L'immeuble dont je parle ci-dessus)
|
|
|
|
29 octobre
En France depuis 24 heures et tout me casse déjà les couilles. Le problème n’est pas ce que j’ai à y faire, qui s’annonce passionnant – l’atelier d’écriture un mois de résidence dans les locaux de ma maison d’édition les retrouvailles avec les copines et les copains du Prix Jacques Sadoul – mais le décor moche, l’ambiance anxiogène et l’infantilisation permanente. Ça me rend dingue. À Mertvecgorod, dans les trains, les métros, les bus, aucune annonce vocale et aucune affichette rigolote ne t’explique que c’est mieux de descendre quand le véhicule est arrêté, que c’est mieux d’attendre d’être arrivé à quai, que c’est mieux d’attendre que les portes s’ouvrent, que c’est mieux de sortir du bon côté. Y pas de petit lapin souriant qui te rappelle que quand les portes automatiques se referment, c’est mieux de pas essayer d’entrer.
À part ça, j’ai laissé tomber la traduction de Markowicz des Frères Karamazov : lourde, pénible, rébarbative, bourrée de tics et de maniérismes. Exactement les mêmes procédés – répétition, marques d’hésitation et d’incertitude, sans parler de la ponctuation – qui truffent ses écrits personnels, particulièrement ses posts Facebook, tiens, tiens. D’où ma théorie, elle vaut ce qu’elle vaut : Markowicz imite Dostoïevski avec autant de talent que Michel Leeb les accents. Pourtant, j’avais adoré sa traduction de Crime et Châtiment. Mais là, les Frères Karamazov, c’est pas possible. Il y a carrément des phrases incompréhensibles. Je vais me rabattre sur celle d’Henri Mongault, vantée comme fluide et nette – on verra bien.
|
|
|
|
|
|
6 novembre
Ce matin, en allant à la maison d’arrêt, j’ai croisé un môme, sur le trottoir d’en face, qui marchait à côté de sa mère. Il devait avoir quatre ou cinq ans maximum et vociférait : « Je ne travaillerai jamais ! Je ne travaillerai jamais ! Je ne travaillerai jamais ! » d’une voix joyeuse.
L’atelier est terminé et la restitution a été une réussite.
J’ai surtout apprécié la façon dont le regard des employés de la maison d’arrêt a changé.
Voici comment ça s’est passé : nous nous sommes installés dans ce qu’ils appellent la « salle de loisir », une pièce à peu près vide, à part quelques tables et une poignée de chaises, grande comme deux cellules – donc, 12 mètres carrés. Nous avons viré les tables contre le mur et disposé les chaises de manière à constituer un espace scénique et un espace public. Sont arrivés la directrice adjointe, les responsables de l’unité médicale, deux jeunes femmes qui bossent au SPIP, une représentante de la médiathèque (à l’origine du projet) et un élu local. Tout ce petit monde se préparait à passer un moment un peu ennuyeux, un peu nul, en écoutant des délinquants à moitié débiles lire mal (forcément) des textes nuls (forcément aussi).
Sauf que ça ne s’est pas du tout passé ainsi car les gadjos avaient bossé. Dès la première lecture j’ai vu la tronche des pénitentiaires changer. Ah, merde, mais c’est bien ! ont-ils pensé. Applaudissements, compliments, étonnement. Sur le cul, tous. Au point que la directrice adjointe me dise, en off, avant que je parte : « Mais c’était vraiment bien ! Je suis sincère ! » comme si elle était désolée d’avoir à un moment imaginé le contraire. Au point que l’une des CPIP me dise : « Vous revenez quand vous voulez ! » (Bon, ça fait bizarre quand quelqu’un qui bosse dans une maison d’arrêt vous dit ça.)
D’une façon ou d’une autre, je me suis senti davantage de points communs avec les détenus qui se sont inscrits à l’atelier d’écriture, qu’avec les surveillants ou les jeunes femmes du SPIP. Enfin, non, c’est pas une histoire de points communs. C’est que les galères par lesquelles je suis passé – des parents violents, la semi-clochardisation, la grande pauvreté, l’errance, ce genre de merde –, ça leur parle, ça n’est pas complètement étranger à leur expérience de la vie, alors que la plupart des gens normaux trouvent ça exotique, voire déconcertant.
Il y a une différence de taille, quand même, entre eux et moi : ils sont en taule alors que je suis devenu le genre de type qu’on paie (plutôt bien) pour faire le singe en leur compagnie. Pourquoi ? Voilà peut-être un élément de réponse : je ne me suis jamais assez intéressé à ma propre existence pour considérer comme des attaques personnelles les merdes qui me sont tombées sur le casque, et éprouver le besoin de me venger. Je n’en ai jamais voulu à l’Univers, ni à Dieu, ni à la Société, ni à moi-même ni à qui que ce soit. Cette indifférence à mon sort m’a permis, contrairement à eux, de ne pas sombrer dans la méfiance, l’aigreur et la parano. Je suis resté con, naïf et enthousiaste. Ça n’est pas une heureuse disposition, mais juste une pulsion de vie très basse. Les bonnes choses me font peu de bien, les mauvaises me font peu mal. Je ne me réjouis pas, je ne me plains pas. Je ne cherche ni à profiter ni à obtenir réparation. Je ne réponds pas à la violence par la violence. Je ne songe pas souvent à l’intensité de ma force vitale, mais quand je suis confronté à des mecs qui ont l’air quinze fois plus vivant que moi alors qu’ils sont enfermés 22 heures sur 24 dans une boîte de 6 mètres carrés, fatalement ça me donne à réfléchir.
|
|
|
|
(Bienvenue à Chaumont, bis)
|
|
|
|
11 novembre
Terminé un peu au sprint Les Frères Karamazov afin d’attaquer, au sprint aussi, les 35 textes finalistes du Prix Jacques Sadoul – le jury se réunit le 14, il est temps !
Quelques impressions superficielles au sujet de Karamazov : j’ai vachement bien fait de laisser tomber la traduction de Markowicz, je serais pas venu à bout du bouquin ; je suis une nouvelle fois sidéré par la liberté de ton de Dostoïevski, par sa liberté narrative qui confine à l’occasion au je-m’en-foutisme ; j’ai adoré l’usage qu’il fait de son narrateur interne mais omniscient quand ça l’arrange ; j’ai adoré la tension narrative, surtout quand l’histoire s’intéresse au crime, au procès et aux gamins ; j’ai été moins emballé par les longues digressions, la vie du starets et certains monologues de quarante pages ; j’ai admiré avec fougue le caractère vivant des dialogues, la modernité des procédés, la richesse et la profondeur des débats et discussions qui animent et opposent les personnages ; j’admiré avec la même fougue le foisonnement, la générosité, le caractère infini de cette œuvre – c’est certainement un cliché et une platitude de dire ça, mais Les Frères Karamazov est sans doute le roman qui, dans sa complexité, sa luxuriance, son délire, son énergie, s’approche le plus de la vie réelle.
|
|
|
|
(Une mite en super gros plan, collée contre ma fenêtre, à La Laune)
|
|
|
|
13 novembre
Journée passée à m’arracher les cheveux, que je n’ai plus, j’ai pratiqué ma tonte d’hiver, mon crâne crisse comme une balle de tennis ou un cul de teckel, au choix – merde, que d’allitérations, je devrais peut-être écrire du slam. J’écris une nouvelle. Je dois la rendre à la fin du mois. Parmi les contraintes que je peux révéler sans trahir le secret professionnel ni me faire péter les genoux, il y a ceci : « On fait un collector, le seul Siébert qui fasse poiler. » Autant dire que je suis pas sorti des ronces.
Pendant que je m’arrache les cheveux que je n'ai plus, la gloriole continue :
Laure Mordray, autrice d’un génial premier roman aux « Nouveaux Interdits », la collection que je dirige pour La Musardine, m’a interviewé au sujet de Non Conforme, mon beau webzine, dont le premier numéro est toujours gratos et toujours dispo ici), ce qui m’a fourni l’occasion de balancer quelques scuds à destination de la littérature molle. L’interview est en ligne sur son blog (et vous pourrez aussi lire Laure Mordray dans le numéro 13 du zine).
À propos de Non Conforme, d’ailleurs, le premier numéro démarre plutôt bien : pas loin de soixante téléchargements du Pdf depuis le site et plus de 200 lectures sur le Calaméo. Joie ! Je suis surtout content pour les autrices et les auteurs, pour l’artiste responsable des portraits et pour la maquettiste : ces gens ne se sont pas cassé le cul pour des clous.
Gloriole toujours : J’ai lu dans le dernier numéro de Galaxie l’énorme dossier consacré à ma pomme, quel boulot impressionnant, à la fois de lecture et d’analyse ! J’étais fichtrement ému. Et encore plus ému par les interviews super élogieuses de ma camarade Morgane Caussarieu et de mon diabolique éditeur Raphaël Boudin (a.k.a. Raphaël Eymery, auteur des géniaux Pornarina et Masha, ainsi que d’un texte dans le numéro 14 Non Conforme). Et ému et réjoui par l’excellente mertvecgoroderie écrite par Luc Pleudon, Le Guide du crevard. En parlant de mertvecgoroderie, vous en trouverez aussi deux écrites par ma pomme : Le Carnaval des animaux, totalement inédite, et Fake Fuck, parue une première fois dans le numéro 32 de la revue en ligne Squeeze, en janvier 2025, les deux formant un diptyque sobrement intitulé Deux visions de l’amour et du sexe à Mertvecgorod dans les années 2030 – si un jour quelqu’un veut les sortir en recueil, je lui conseille d’opter pour un format à l’italienne, il galérera moins.
Gloriole encore : pour la deuxième fois, le CNL reconnaît la pertinence de mon travail. Le premier coup c’était pour Feminicid, cette fois c’est pour Histoire secrète de la Zona, qui sera donc sans doute ma prochaine parution au Diable, en 2027.
|
|
|
|
(Le coucher du soleil vu depuis la Laune, où je suis en résidence d'écriture - comme je suis un fieffé romantique, impossible de le mettre en noir et blanc !)
|
|
|
|
14 novembre
Terminé le Mary Shelley à vingt ans, de Macha Séry, paru récemment au Diable vauvert. La collection « À vingt ans », que dirige Paul-Louis Astraud, propose des biographies qui s’attachent exclusivement à la jeunesse des personnes dont la vie est racontée. C’est donc la jeune Mary Shelley que nous décrit Macha Séry, mais il y a déjà largement de quoi faire ! Et elle s’en sort avec une langue que j’ai trouvée d’une belle sécheresse, très concentrée, très concise – l’autrice a publié un bouquin à la Série noire, ça ne m’étonne guère et je vais sans doute le lire bientôt.
Le couple de jeunes premiers, Mary Shelley et son mari, disons-le, sont un peu têtes-à-claques. Jeunes, beaux, intelligents, insouciants, irresponsables, joyeux et plein d’amour, leur bonheur égoïste fatigue un peu. Quant à Byron, quel sale enfoiré de merde ! Un véritable connard, 100 % pur porc.
Bref, un bouquin tonique et réjouissant, que je recommande chaudement.
Les réflexions & arrachages de cheveux (que je n'ai toujours pas) continuent. Phase de travail nécessaire mais pas toujours agréable, qui consiste à faire les cent pas, regarder le plafond, regarder par la fenêtre, noter des trucs dans un fichier. Idées, bouts de scène, détails, documentation, structure, etc. L’inspiration n’existe pas, je dis et le répète. Ce qui existe, c’est se mettre à son bureau et travailler. Mais dans certaines circonstances, l’impulsion entraînant la nécessité d’écrire n’est pas générée spontanément – c’est le cas des commandes, comme ici. Alors il faut passer un moment sans écrire, un moment à se creuser le citron. Pour ma part ça consiste à doomscroller comme un abruti, à lire des pages entières de bouquins sans comprendre ni retenir un seul mot, à vaguement angoisser, à focaliser mes pensées sur un seul truc, ce foutu putain de texte de sa race les morts, jusqu’à ce que ça se débloque et que quelque chose en sorte. Ce quelque chose ressemble à une effraction, une fissure, et une certitude : si on pète la paroi le texte attend derrière, prêt à être écrit.
Donc il suffit de se prendre le chou assez longtemps et avec assez de vigueur. Comme quand on a un mot sur le bout de la langue ou qu’on essaie de se rappeler une date ou un titre de film, cerveau en boucle, incapable de penser à autre chose ; sauf qu’à la place d’un mot ou d’un titre c’est une pelote de texte de plusieurs dizaines de milliers de signes et que l’affaire peut durer trois jours, trois semaine, trois mois – du moment que les neurones sont verrouillés sur cette tâche il n’y a plus qu’à laisser mouliner et prendre son mal en patience. Le machin ne bougera pas tant que ce sera pas prêt. Pire que des mâchoires de pitbull refermées sur les couilles d’un cambrioleur.
|
|
|
|
(Le même coucher soleil, un court moment plus tard, en balade en bagnole)
|
|
|
|
17 novembre
Terminé L’Affairiste, de Simon Piel et Joan Tilouine, une biographie d’Alexandre Djouhri, infatigable magouilleur au destin balzacien, si Balzac avait écrit Scarface. Il passe de la délinquance de banlieue aux crapuleries politiques internationales de haut vol, il trempe dans tous les coups juteux, de Bongo à Kadhafi, de Sarkozy à Villepin, du scandale d’Elf à celui d’EADS, et son parcours le conduit des caves de Sarcelles aux palaces parisiens et genevois. Je suis arrivé à ce bouquin via Dierstein, puisque Djouhri est un personnage secondaire de sa première trilogie. Bon, L’Affairiste n'est pas inintéressant, mais bordel que c’est mal écrit.
En parlant de lecture, une que je vous conseille plus que chaudement, c’est L’Homme-chien, de Christophe Bier, que j’ai eu la joie d’éditer dans la collection « Les Aphrodisiaques », que je dirige pour La Musardine. Quel plaisir de bosser avec le Bier ! Et quelle imagination ! Plutôt que vous résumer ce bouquin complétement dingue, à l’écriture magnifique, je vous renvoie à la première partie de l’interview publiée sur le blog de La Musardine.
|
|
|
|
(Comme je suis nostalgique de Mertvecgorod, un ciel nocturne vu depuis ma fenêtre, pris juste avant mon départ)
|
|
|
|
20 novembre
Il y a quelques jours, grâce à au bon pognon du CNL, je me suis acheté un nouvel ordinateur portable. J’avais trois critères : qu’il soit beau, qu’il soit cher et que le clavier soit agréable au toucher. On reconnaît là le grand professionnel. Après avoir passé de longues minutes à tripoter tous les ordis en exposition à la FNAC, tel un prêtre en manque d’amour, j’ai jeté mon dévolu sur l’un d’eux.
Hier, pour la première fois, j’ai mangé devant lui en regardant de la merde sur YouTube (ouais, cette résidence d’écriture est sévèrement fertile, 10 000 signes en dix jours, la folie, appelez-moi Usain Bolt). Par conséquent, ce matin, avant de me mettre au boulot, j’ai nettoyé sur le clavier ses toutes premières taches de sauce tomate. C’est beau, une relation qui démarre, on apprend à se découvrir. Quand j’ai annoncé à certaine personne qui m’est chère que j’avais un nouvel ordinateur, sa réaction a été la suivante : « Courage petit clavier, ton martyre sera lent et douloureux, mais c’est pour la Cause et tu seras fier. »
|
|
|
|
(La même, en couleur, Mertvec' me manque, j'ai le mal du pays !)
|
|
|
|
| Pour ne plus recevoir cette newsletter, cliquer ici |
|