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EN DIRECT DE MERTVECGOROD : 21 SEPTEMBRE – 20 OCTOBRE 2025

 

Bande-son du mois, Psihokratija

 

21 septembre

Je commence ce journal sans trop savoir où je vais, mais il me semble que c’est le bon moment. Je me suis installé à Mertvecgorod le 23 mars 2017 – plus exactement, j’ai posé un pied pour la première fois à Mertvecgorod le 23 mars 2017 mais il s’est écouté un certain temps, plusieurs semaines, avant que je comprenne que j’allais y vivre pour toujours et peut-être y mourir – mais je n’ai jamais vraiment pris la peine de raconter mon existence sur place, mon quotidien, ce que j’y fais quand je n’écris pas des livres consacrés à la RIM. Je n’ai jamais ressenti d’intérêt à le faire. J’ai toujours trouvé qu’écrire un journal intime était une perte de temps et qu’écrire un journal intime destiné à être lu par d’autres témoignait d’une hypocrisie ou d’une débilité largement hors de ma portée.

Deux événements m’ont poussé à changer d’avis.

Le premier, c’est justement le journal intime qu’un ami met quotidiennement en ligne et dont je guette chaque soir le nouvel épisode avec gourmandise, qui ne me semble ni hypocrite ni débile, mais qui est au contraire un régal à lire.

Le deuxième, c’est ce qui m’est arrivé l’autre soir.

Je revenais d’un concert dans un lieu que je ne connaissais pas et que je découvrais à cette occasion, l’Underworld, situé dans le rajon 6, pas très loin de la Zona – malgré la sono assourdissante, on entendait pendant que les groupes jouaient le grondement en infrabasse des complexes de traitement de déchets, comme un drone qui se superposait à leur musique.

Une fois le concert terminé, je me promenais sur l’un des grands prospekt qui me ramenaient dans mon quartier. Il n’y avait pas beaucoup de circulation, pas beaucoup de piétons, et je regardais les longues perspectives en essayant d’imaginer les manifestations de 2018, les quasi-émeutes qui ont embrasé la ville à l’occasion des élections présidentielles, et que j’essaie de raconter en ce moment dans le roman que je suis en train d’écrire, qui est bien sûr une pure fiction – ma première vraie tentative d’écrire un polar – mais qui s’appuie sur une documentation précise.

Je n’ai pas vu les émeutes, mais je veux les raconter. Je n’ai pas vu l’attentat de 2025, mais je vais le raconter. Je n’ai pas vu les gens, mais je vais les remplacer par des personnages de fiction, tiré de mon imagination. Je n’ai rien vu, mais je vais raconter ce que j’ai cru voir.

Alors je me suis dit pourquoi ne pas en profiter pour raconter aussi ce que tu vois, ce que tu vois vraiment ? C’est-à-dire des rues vides et paisibles, où des choses dramatiques et violentes ont eu lieu, mais que tu n’as pas vues. Toi, ce que tu vois, c’est un taxi solitaire, un couple qui rit, un chat errant. Tu es dans la ville qui a connu l’attentat le plus meurtrier du monde – devant le 11 septembre – tu es dans une des rues qui a connu les affrontements les plus violents des élections de 2018, mais tu n’as rien vu, tu n’as rien et vu et tu vas tout inventer, tu vas tout inventer comme si c’était vrai, comme si tu avais tout vu.

Alors pourquoi ne pas raconter, en même temps, ma vie ici, ma vraie vie, ma vie d’écrivain mais pas uniquement. Ma vie de promeneur, de traînard, de glandeur. Comme une espèce de symétrie, de retour à l’équilibre. Comme une tentative de représenter ce que j’ai réellement sous les yeux au lieu de reconstituer ce que je n’ai pas vu, et qui partagent le même décor, les mêmes rues, la même ville. Substituer, à mes fantômes, les gens réels.

Un monument aux héros de la guerre d'indépendance dans le parc Loubianov (Rajon 12)

24 septembre

J’ai été réveillé par le bruit de la pluie – depuis hier soir, des trombes d’eau, grasse et froide, un ciel épais, couleur ecchymose –, avec cette phrase en tête : la mort est une industrie, que je trouve belle et dont je ne sais pas encore quoi foutre, mais je trouverai bien un jour. Après avoir réfléchi, j’ai compris pourquoi j’avais cette phrase en tête. Parce que je me suis couché en me demandant comment parler dans ce journal de l’attentat de mars 2025, sujet impossible à traiter pour plein de raisons, la plus importante étant que je ne me trouvais pas à Mertvecgorod quand il a eu lieu. Mais moins de six mois après on en voit des traces dans toute la ville, à chaque pas, dans chaque conversation, et il faudra bien que je parle de ça d’une manière ou d’une autre.

Pour l’instant je me contente de boire mon café et de regarder la pluie par la fenêtre. Je vis au septième étage d’une tour qui en compte une quinzaine, entouré de tours de la même taille, construite pendant la période soviétique. Au loin je vois les fumées des usines de traitement de déchets, qui dessinent des colonnes noires et épaisses. Beaucoup de gens ici trouvent ça hideux. Moi, je trouve ça beau, je trouve que ça fait partie de l’identité de Mertvecgorod, mes copains me traitent d’esthète, dans leur bouche ça n’est pas vraiment un compliment. Je regarde aussi les drones, leurs mouvements qui n’ont rien de naturels, qui émergent de la brume et s’y fondent, montent, descendent, et ça aussi, je trouve ça beau. Je sais bien que politiquement c’est atroce, je vois bien les affiches qui dénoncent la corruption, les abus, les défaillances et tout ce que ça implique, d’avoir remplacé les flics par des sociétés privées et les patrouilles par des caméras volantes pilotées par des opérateurs enterrés dans des sous-sols et assistés par IA, mais, merde, j’y peux rien : depuis mon double-vitrage, à travers la pluie et la pollution, le ballet bizarre des drones, je trouve ça beau.

Hier, j’ai terminé de lire Un lieu ensoleillé pour personnes sombres, de Mariana Enriquez. Je l’ai apprécié, mais sans plus. Dans son précédent recueil, Les Dangers de fumer au lit, Enriquez avait réussi le tour de force extraordinaire de faire tenir tout un monde dans chaque texte. Chacune des nouvelles qui composaient ce recueil donnait l’impression d’être une toute petite fenêtre sur un monde vaste, riche et dangereux, inquiétant. Dans Un lieu ensoleillé pour personnes sombres, je n’ai pas retrouvé cette sensation que j’ai tant aimé. Les nouvelles sont réussies, les personnages sont vivants, les dialogues sont réussis, mais ça n’est que ça. C’est simplement habile, mais pas grandiose. La grâce est absente. C’est dommage. Et dans le bouquin que je suis en train de lire (La Part sauvage, de Marc Weitzmann, duquel je n’attendais pas grand-chose et qui pour l’instant me passionne), cette citation de Rothko qui me plaît beaucoup :

« 1. Préoccupation de mort évidente. L’art tragique, l’art romantique, traitent de la connaissance de la mort. 2. Sensualité. Notre fondement pour être concrets quant au monde. 3. Tension. Qu’il y ait un conflit ou un désir. 4. Ironie. L’effacement et l’examen de soi grâce auxquels un homme peut un instant poursuivre autre chose. 5. L’esprit et le jeu… »

Sur ActuSF, ma réponse à la question : qu’est-ce qui fait un bon roman d’imaginaire ? J’avais oublié que Jérôme Vincent m’avait posé la question, je relis ma réponse, elle ne me surprend pas beaucoup.

Me surprend davantage le magnifique podcast de Bouquin-Bouquine, autour d’Une vie de saint. Le bonhomme me suit depuis la parution d’Images de la fin du monde et son boulot est délirant, entre pièce radiophonique, lecture, théâtre et micmac bizarroïde. Sur le dernier, il s’est surpassé. Je l’avais écouté il y a quelques semaines en avant-première, et là je viens de le repasser en diagonale, c’est vraiment un travail de dingue.

Un peu plus tard dans la journée, dans le bouquin de cul que je suis en train d’éditer, cette trouvaille étonnante : « Il se mit alors à coulisser, lentement d’abord, faisant chaque fois claquer ses testicules gonflés sur l’entrecuisse, un bruit sec et humide en même temps, comme quand la pluie tombe à grosses gouttes sur l’asphalte chaud. »

Mon immeuble à la frontière sud du rajon 8

27 septembre

Hier, j’ai bu un coup dans un bar où je n'étais encore jamais allé, sur le prospekt 14 – la partie nord, je suis pas téméraire au point de me bourrer la gueule au sud du parc Cherkovnaïa – et en allant pisser je suis tombé sur un pictogramme que je ne connaissais pas et qui m’a paru très intelligent : au lieu du classique homme et femme, jupe et pantalon, il y avait une silhouette debout et une silhouette assise sans distinction apparente de genre – chiottes pour les personnes qui pissent debout, chiottes pour les personnes qui pissent assises. Du coup, pour saluer l’initiative, j’ai pissé assis.

Le prospekt 429, pas très loin de chez moi

29 septembre

En dehors du travail concret (un manuscrit de commande qui m’occupe une partie de la matinée, du travail d’édition qui m’occupe une partie de l’après-midi), la journée se passe – comme un peu toutes les journées depuis un moment, ça commence à être long – à tourner en rond dans mon appartement et à réfléchir au Messager, mon manuscrit en cours. Mertvecgorod en 2018, les mêmes personnages que Valentina, un polar névrotique, existentiel et dépressif. J’ai envie d’écrire un bouquin qui se vende davantage, qui touche le grand public, et voilà le résultat.

Par la fenêtre, la pluie toujours, les colonnes de fumée toujours, les drones toujours. La nuit, ils clignotent rouge, vert, bleu, jaune, parfois ils allument leur projecteur pour éclairer quelque chose dans la rue, au loin je vois un pinceau jaune trouer la nuit, on se croirait dans un film cyberpunk tourné par la Hammer en 1975, j’adore cette ville.

Mon quartier (et au fond, les fumées du complexe de traitements de déchets Lyssenko)

4 octobre

La semaine dernière, j’ai terminé La Part sauvage, de Marc Weitzmann, j'ai oublié de noter ce que j'en avais pensé. J’ai d’abord cru que j’aimais ce livre, avant de me rendre compte qu’il était complètement con, et son auteur avec – plus exactement, quand il raconte sa vie ou celle de Philip Roth c’est passionnant, quand il donne son avis sur le monde actuel, tu as envie de te jeter par la fenêtre. Vieux mâle blanc imbu de son petit lopin de pouvoir, aussi impressionnant qu’un bout de Sopalin humide après une branlette et qui s’y accroche pareil, et qui croit que les « Woke », qu’il cite toujours avec des guillemets et sans jamais donner une définition de ce vague spectre qui le hante, en ont après lui parce qu’il est Juif. Mais non, mon bon Marc, les « Woke » n’en ont pas après toi parce que tu es Juif, tu pourrais adorer le Grand Cornu, Cthulhu en personne ou un plat de pâtes que ça serait pareil. C’est juste que ça a assez duré, les vieux mecs dans ton genre qui tiennent le crachoir, maintenant faut fermer sa gueule et laisser la tribune aux autres, c’est tout.

Mais j’y ai quand même chopé une chouette citation de Rothko.

Après une poignée de manuscrits sans grand intérêt, j’enchaîne avec celui d’Antoine Jaquier, envoyé par le Diable, et me pourlèche à l’avance les babines !

Cet après-midi, j’irai faire un tour au centre commercial Minatavr. J’ai besoin de voir la foule et de me faire casser les yeux et les oreilles par le Grand Démon du Capitalisme Sauvage. Je me rends compte que depuis sept ans que je vis à Mertvecgorod, je vais bien plus souvent dans les centres commerciaux – Minatavr en tête, le troisième ou quatrième plus gros dans le monde – que dans les musées. Mais c’est que l’émotion et les chocs esthétiques que les musées ne me prodiguent plus, maintenant c’est dans ces endroits-là que je les retrouve.

Une vue du métro aérien (la ligne D - Sorokine - que j'emprunte tout le temps)

8 octobre

Les choses avancent, un peu de tous les côtés. Quatre de mes manuscrits sont en lecture au Diable, la question c’est de savoir lesquels la fine équipe veut publier, dans quel ordre, etc. Certains peuvent être rassemblés pour faire un double ou triple programme, bref ils ont du pain sur la planche et moi aussi, vu que l’un des quatre n’est pas encore achevé – il s’agit du Messager, dont il reste à écrire la dernière partie, je m’en occuperai sans doute en novembre-décembre pendant que je serai en résidence : pour l’instant, même si par rapport à l’autre jour ça s’est largement débloqué (et ça faisait des semaines que ça coinçait, quel putain de bordel de merde de chiotte de soulagement de ses morts), j’ai encore besoin que des trucs mûrissent, infusent, se mettent en place dans mon petit crâne.

Du côté d’un projet qui doit rester encore un peu sous les radars ça avance aussi, un participant s’est désisté, un autre nous a rejoint, c’est la classe !

Et j’ai lancé la « promo » pour Non Conforme – promo consistant pour l’instant en une image moche garnie d’un peu de texte. Le mieux, pour présenter ce webzine qui comptera 15 numéros, avec un rythme de parution d’un numéro par mois à partir de novembre, c’est de reproduire l’édito :

« Il y a quelques temps, je me suis dit que j’aimerais bien lire un zine au sommaire duquel on trouverait Charles Bukowski et Octavia Butler, Jean-Patrick Manchette et Gertrude Stein, Philip K. Dick et Mary Shelley. Et puis j’ai réalisé que les Bukowski, Butler, Manchette, Stein, Dick et Shelley du XXIème siècle, je les connaissais. Je les lisais, je les admirais, je les fréquentais, je buvais des coups avec. Alors (me suis-je dit aussi), ce zine, je peux le faire sans problème !

Bienvenue dans Non Conforme. »

Il y a quelques jours, j’ai eu une réunion en visio avec ma maquettiste, communication laborieuse, on sent que Mertvecgorod n’est pas vraiment à côté de la Bretagne, mais elle a accompli un travail magnifique, au pied levé, des tas d’idées remarquables, j’ai hâte que les lecteurs découvrent enfin cette revue ! C’était assez émouvant de voir la proposition de couv et les premières pages intérieures, comme si ce truc que je mitonnais dans mon coin – enfin, dans mon coin mais avec une trentaine d’autrices et d’auteur et une illustratrice, quand même ! – prenait enfin vie, ou plutôt prenait enfin une forme concrète !

Bref, je suis content – et aujourd’hui, pour fêter ça, essentiellement je glandouille, et je lis l’excellent Crépuscule des idoles de l’excellent Benjamin Dierstein. Dehors, le ciel est presque blanc, la lumière rappelle un peu celles des éclipses solaires, les drones ont une allure fantomatique, comme s’ils venaient du passé, d’un passé lointain. Ça me rappelle une phrase glanée dans le dernier Mariana Enriquez : « Tous les vêtements sont des vêtements de personnes mortes. » Je ne sais pas pourquoi, mais cette phrase me hante.

Un immeuble en construction vers l'aéroport, vu depuis la ligne D

11 octobre

Terminé il y a quelques jours le manuscrit de Jaquier, il est génial, à la fois dans la lignée d’Ils sont tous morts et très singulier, mélancolique et noir, naïf et cynique, violent, et tendre. Il est bon, Jaquier, quand il explore cette veine -là – la jeunesse qui part en couilles et les adultes qui valent pas mieux – même si je le suis avec moins d’enthousiasme dans ses échappées SF.

La règle de ce journal : relire le moins possible, ne pas traiter ce truc comme une chronique ou de la littérature, ne pas réviser, ne pas réécrire, ne pas céder à la tentation d’en faire une œuvre.

La semaine dernière, au Minatavr, je regardais la foule. Je disais que chaque individu, des gamins aux vigiles en passant par les couples, les familles, les vieux, les voleurs, les crevards, les employés et tous les autres, que chacun d’eux, chacune d’elles était un roman. Et que ce roman, c’était le moment où il ou elle craquait, le moment de la crise, quelle que soit la forme qu’elle pourrait prendre. Ma réflexion s’est poursuivie tandis que dans un bus bondé je traversais le rajon 3 en direction du nord – la flemme de marcher deux heures pour rentrer chez moi et dans le bus pareil, une histoire, une crise, un drame par individu. Ma réflexion s’est poursuivie et je me suis dit qu’il y avait deux types d’auteurs : ceux qui veulent du parler du monde, pour le monde, au monde, et ceux qui veulent parler d’eux, ceux qui veulent se comprendre, s’analyser, s’explorer, et utilisent la littérature à cet effet.

Ceux-là, je les conchie.

Aujourd’hui j’ai 51 ans. Bon anniversaire, père Siébert ! Ce soir je vais au Bar Maldoror (en français dans le texte), une salle de concert que j’adore, voir un concert de Oткрытая Kлетка (« Cage Ouverte », en russe), un groupe d’ici qui à un moment donné qualifiait sa musique de « Zona folk » – prometteur !

Quelque part dans le rajon 3, toujours vu depuis la D

14 octobre

Terminé Le Crépuscule des idoles, de Benjamin Dierstein. Toujours aussi passionnant – et pour qui, comme moi, lit cette trilogie, qui se déroule dans les années 2010, après avoir lu les deux premiers volumes de celle qui est en cours de publication, et qui se déroule dans les années 80, quel plaisir de retrouver certains personnages vingt-cinq ou trente ans après !

L’énorme point de fort de ce livre (et du précédent, et sans doute du suivant, que je ne vais pas tarder à attaquer), c’est la richesse du contexte criminel, politique, géopolitique, etc. Les grands événements de cette période (l’élection de 2012, AQMI, la chute de Kadhafi, les scandales politico-financiers, l’affaire DSK) vus depuis les coulisses, c’est-à-dire du point de vue des flics, des services secrets et des truands – coulisses invariablement crapoteuses, sordides et ignobles. A ce titre, c’est un très grand thriller d’espionnage doublé d’un excellent roman historique. Et c’est très marrant de lire précisément ces jours-ci un polar dont l’un des fils narratifs s’intéresse au financement libyen de la campagne de Sarkozy. (Oui, j'ai beau vivre à Mertvecgorod, je continnue à m'intéresser au merdier français.)

L’autre point fort, c’est l’intégration des personnages dans la trame, à la fois spectateurs privilégié et acteurs mineurs des événements décrits (la traque et l’exécution de Mohammed Merah est un très bon exemple), mais aussi boucs émissaires, ou victimes sacrificielles d’un monde mauvais. Ils souffrent dans leur chair, dans leur âme, et en un sens ils prennent en charge la souffrance qu’éprouve le lecteur en constatant la vilénie du monde. L’auteur immole ses personnages pour satisfaire le besoin de justice du lecteur, désespéré de voir que les tireurs de ficelles (hommes politiques, grands pontes du banditisme, flics corrompus, hommes d’affaire véreux – très souvent des personnalités réelles) s’en sortent et rient cyniquement de notre désespoir.

Le point faible, c’est que sur le plan strictement narratif, les situations se répètent un peu, tant du côté des flics (filatures, dossiers, interrogatoires musclés, guerre des services) que des truands (embrouilles, bagarres, réunions de crise, etc.) – et comme le bougre nous envoie à la gueule des pavés de 600 pages à chaque fois, ça en fait, des engueulades, des bastons, des poursuites, des filatures et des fusillades ! Parfois on perd un peu le fil ou on pense à autre chose.

Mais c’est un défaut mineur comparé aux autres qualités du livre, qui reste très au-dessus de la production polareuse actuelle – je pense par exemple à ce pauvre D.O.A. qui nourrit un peu la même ambition, sauf qu’il lui manque deux trucs qui aident un peu, quand on veut être écrivain : une langue et une vision métaphysique du monde (dans le cas de Dierstein, la langue est formidablement maîtrisée et la vision du monde claire : tous des salauds, sauf ceux qui sont trop lâches pour l’être, et à la fin ce sont toujours les enfants qui trinquent) – et même internationale : on a comparé Dierstein à Ellroy, on a eu tort, Ellroy est un con. On a aussi comparé Dierstein à Peace, on a eu moins tort, mais pas vraiment raison quand même. La seule chose à quoi on peut comparer Dierstein, c’est à la pile d’ouvrages divers qu’il a utilisés pour se documenter, et force est de constater que malgré ses efforts pour empiler et empiler et empiler des bouquins, il continue de la dépasser d’une bonne tête. On peut donc en conclure que Dierstein est un grand écrivain. Il faut lire Dierstein.

Vivement demain ! Je vais m’attaquer au dernier volume de la trilogie, l’énorme (dans tous les sens du terme) Cour des mirages, paru chez feu EquinoX, la géniale et éphémère collection dirigée par Aurélien Masson, hop !

Pas loin du terminus de la D, au sud-ouest du rajon 11, vers la Ssaki, toujours vu depuis le métro aérien

15 octobre

Peut-être que les mauvais écrivains sont pour la plupart des gens ordinaires qui cherchent leur singularité à travers la littérature, tandis que les bons écrivains sont désespérément largués et tentent de se rapprocher de la normalité à travers la littérature, mais échouent. Autrement dit, le mauvais écrivain échoue à être bizarre et le bon écrivain échoue à être normal ; et les deux en souffrent. Pour les bons écrivains je ne sais pas, mais pour les mauvais j’en suis convaincu. 

Putain, j’ai envie de sortir me balader en ville, aller faire un tour en bordure de la Zona, aller au musée de la Crasse – j’y suis pas encore allé cette année ! Au lieu de ça, je suis coincé chez moi avec du travail par-dessus la tête jusqu’à la fin du mois, quelle chienlit.

J’ai commencé La Cour des mirages, troisième volume de la première trilogie de Dierstein, toujours aussi bien (les mêmes défauts, les mêmes qualités, le même plaisir), et je me dis que dans le fond, Dierstein et moi, on essaie de faire la même chose, je crois, c’est-à-dire répondre à la question que posait Manchette : comment est-ce que nous en sommes arrivés là ? Sauf que lui situe son terrain de jeu en France et moi à Mertvecgorod. Et lui comme moi on se dit que si la littérature noire peut apporter une réponse, ou des éléments de réponse, à une question aussi vaste, c’est en explorant les liens qui unissent police, justice, politique, crime organisé, terrorisme et monde des affaires, de l’industrie et de la finance, et en allant creuser jusqu'au bout les pulsions humaines : le cul, le fric, le pouvoir. Et finalement, plus on creuse, plus on va profond, plus on trouve quoi ? La merde, les ténèbres, la mort. Bon. Était-ce la peine de se faire chier à tartiner des milliers de pages pour arriver à cette conclusion ? Selon qu’on répond oui ou non à cette question, on est lecteur de Dierstein – et de ma pomme – ou pas. Poil au cancrelat.

Le terminus de la D

17 octobre

Aujourd’hui, j’aimerais bien aller faire un tour du côté de la Faille. Dans Google Actu, il y a encore eu des articles sur les perturbations atmosphériques bizarroïdes à proximité du mur érigé par l’armée. C’est dommage qu’on ne puisse pas prendre de photos.

Facebook m’a signalé qu’il y a quatre ans j’avais posté ça. Je l’ai relu, je le trouve pas si mal :

Manifesto – une littérature du désespoir combatif

Ce que je refuse de donner à mes lecteurs, dont ils croient avoir besoin parce que le monde est dégueulasse, que beaucoup d’autres écrivains leur offrent de bon cœur, c’est le plaisir de la compensation. Je leur refuse ce cadeau, qui est aussi un rapport social, qui est aussi une forme de triomphe du désespoir travesti en apparence d’espoir, pour en proposer un autre qui est exactement le contraire : une forme de possibilité d’espoir, travestie en apparence de désespoir. La mégapole de Mertvecgorod, ceux qui la peuplent, les histoires qui leur arrivent, les mythologies qui les fondent, l’ensemble du cycle appelé Chroniques de Mertvecgorod, ne mettent pas en scène le mirage d’une victoire imaginaire de la vie sur la merde, mais tentent de concourir à la défaite de la merde face à la vie.

Avec la littérature compensatoire, l’illusion du triomphe, dans les pages, génère, dans le lecteur, l’illusion de la jouissance provoquée par ce triomphe. Rien de tel chez moi. Pour ma part je promets une jouissance réelle, pas illusoire, celle du texte et de rien d’autre ; je promets un dégoût, réel et salutaire, né du constat permanent que le monde est dégoûtant ; je promets de nommer nettement et précisément l’origine, la progression et les stratégies de la merde à l’œuvre dans la vie ; parfois je tiens ces promesses, parfois non ; je forme l’espoir que l’association de cette jouissance réelle avec ce dégoût réel engendrera une rage véritable.

Alors que beaucoup de romans ont pour ambition de rendre ce monde dégueulasse plus supportable aux yeux du lecteur, les miens poursuivent un but contraire : fabriquer des lecteurs jugeant ce monde à ce point odieux et intolérable qu’ils le jetteront à bas, lui mettront le feu, pisseront sur ses cendres et avec cette boue construiront quelque chose de neuf. Je souhaite que ma littérature, montrant le nihilisme sans en mimer la factice défaite, devienne une arme pour le détruire réellement, en soi ou hors de soi.

Encore une vue depuis le métro D, sans doute vers le terminus aussi

20 octobre

Au printemps dernier, quand j’étais aux Imaginales pour ma tournée de promotion d’Une vie de saint, Pierre Gevart, le grand manitou de la revue Galaxies science-fiction, m’a longuement interrogé pour nourrir le dossier que la revue me consacre dans son dernier numéro.

C’est la première fois qu’on s’intéresse à mon boulot au point d’y consacrer un dossier spécial de plusieurs dizaines de pages. C’est la première fois aussi que je fais la couverture d’une revue. Ça fait drôle. Je pensais que je m’en foutrais. Je m’en fous pas du tout. Je suis même traversé d’émotions assez fortes – dont, évidemment, une certaine incrédulité : « Mais qui est ce Siébert dont tout le monde se goberge, qui est ce connard qui porte le même nom que moi ? » Mais aussi une certaine fascination narcissique.

Dans quelques jours je vais partir en France pour plusieurs semaines : six jours d’atelier d’écriture dans une maison d’arrêt, suivi d’une résidence d’écriture d’un mois, émaillée d’un ou deux événements : une rencontre à La-Chapelle-en-Vercors le 13 novembre avec mon copain Fabrice Capizzano pour parler d’Une vie de saint et de son dernier livre à lui, Une salamandre à l’oreille, les retrouvailles à Paris le 14 avec le jury du Prix Jacques Sadoul et nos délibérations pour élire la gagnante ou le gagnant de cette année, re-Capizz’ le 18 à Aigues-Mortes pour une rencontre animée par l’adorable Philippe Beranger, puis à Clermont-Ferrand le 27 pour une rencontre à la librairie Les Volcans animée par Gaëlle Pradeau suivie d’une représentation, à la Raymonde, de Bad trip à Mertvecgorod en duo avec Mauricio Amarante, et dans tout ce chaos il faudra que je trouve le temps de terminer Le Messager – et pourquoi je raconte tout ça, moi ? Ah, oui, pour dire ceci : quand je reviendrai à Mertvecgorod, le 10 décembre, j’aurai dans mes bagages un ou deux exemplaires du numéro de Galaxie qui me met à l’honneur, avec en couv la mention « Christophe Siébert, le maître de Mertvecgorod » et que la tentation sera grande de me balader en ville en tenant négligemment la revue sous le bras, ou d’aller boire un coup en la laissant traîner l’air de rien sur la table.

Ce qui serait ne servirait à rien, évidemment, vu que ces cons sont russophones et s’expriment en cyrillique.

En parlant de cyrillique : je suis en train de terminer l’excellent Képas, de D. Belloc, récit qui explore le milieu de la came et des pédés prostitués dans le Paris des années 80, raconté de l’intérieur par l’auteur qui a vécu tout ça, dans une prose dont la sensibilité vous prend à la gorge – c’est bourré d’amour, de tristesse, d’humanité, de poésie –, et puis je m’attaque dans la foulée à un monument autour duquel je tourne depuis un moment : Les Frères Karamazov – dans la traduction de Markowicz.

Encore et toujours le long de la D, je n'ai pas compris ce qu'était cette espèce d'énorme truc en forme de cercueil
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