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EN DIRECT DE MERTVECGOROD, ÉPISODE 4 :
21 DÉCEMBRE – 20 JANVIER 2025
L’album du mois : Kolega Doriana, de Kolega Doriana (Pologne, 2015). C’est catalogué comme du free-jazz et c’est aussi joyeux et festif qu’un parpaing échoué dans une flaque de boue. Si vous ne vous intéressez pas au jazz, ça tombe bien, ce truc a autant de rapports avec ce genre musical qu’une marée noire avec la Bretagne. Foncez, vous ne regretterez pas. En plus, c’est super dansant, à condition d’aimer danser au ralenti et à l’envers, comme le nain dans Twin Peaks.
21 décembre
Parfois le narcissisme de certains auteurs me déconcerte. Entre les convaincus d’être des génies qui font la gueule si on ne le leur confirme pas à chaque instant et les convaincus d’être nul qui font la gueule si on ne les détrompe pas, c’est pas toujours simple. Ça vous fatigue pas, les gars, de vous préoccuper à ce point de savoir si vous êtes ceci ou cela ? Avec la certitude d’être mauvais et que vos conneries n’intéresseront jamais personne, vous feriez quoi ? Vous continueriez parce que vous n’avez pas le choix ou vous arrêteriez ? Le besoin de validation est un piège à cons.
En parlant de ça, une autre catégorie d’auteurs me déconcerte : ceux qui t’expliquent ce qu’ils ont voulu dire. Mais mon copain, ce que tu as voulu dire, à moins de téléphoner à chaque lectrice et lecteur pour leur délivrer la bonne parole, ça n’existe pas – le seul truc qui existe, c’est ce que tu as dit. Franchement, le jour où cette notion en apparence élémentaire rentrera dans le crâne de tout le monde, les éditeurs cesseront de faire des heures supplémentaires.
Un écrivain qui est aussi humble que talentueux, qui sait ce qu’il veut dire et comment s’y prendre pour que ça percute la tête et le ventre des lectrices et des lecteurs, c’est Jérémy Bouquin. Même si, de toute évidence, j’aime chaque livre que je publie aux Nouveaux Interdits, il y a des autrices et des auteurs que je suis davantage fier de publier, c’est humain. Jérémy Bouquin, qui navigue depuis de nombreuses années dans tous les territoires des mauvais genres si chers à nos cœurs, et produit une littérature de combat, engagée, parfois furieuse, est de ceux-là. Assistante sexuelle est son premier roman érotique et je suis fier de lui souhaiter la bienvenue dans ma collection.
Une entrée d'immeuble dégagée à travers un échafaudage, flanquée de deux tags que je trouve chouettes, pas très loin de chez moi.
22 décembre
Je me promène dans l’un des innombrables marchés de Noël de la ville, en l’occurrence celui qui se tient dans la cour de la bibliothèque Victor Tsoï, très intimiste, rien à voir avec les énormes monstres qui s’étendent sur la place Gabrilovitch, la place de la Liberté et la place de la Victoire du Peuple, avec des centaines de stands, des décorations délirantes et des dizaines de milliers de visiteurs. Et chemin faisant, je m’aperçois que depuis 2010 je n’ai décoré aucun des appartements où j’ai vécu, pas de sapin, pas de crèche, pas de guirlande, que dalle.
À part ça, je prends plein de photos pour la newsletter, c’est marrant, ça me donne l’impression de redécouvrir Mertvecgorod.
Une bonne question, pas très loin du marché de Noël.
24 décembre
Alors que je termine d’écrire, réviser et relire Le Messager (parution prévue aux calendes grecques) et que je m’apprête à revenir à Histoire secrète de la Zona (parution prévue en 2027 au Diable vauvert), je me fais cette réflexion : je n’aime pas tellement commencer un texte et n’aime pas tellement non plus le finir. Moi, ce qui me plaît, c’est être bien installé à l’intérieur, l’explorer, creuser mes petites galeries, bien au chaud.
Toujours vers le marché de Noël, une réponse possible à la question précédente.
25 décembre
Allez, quand même, joyeux Noël à toutes et à tous !
En guise de petit cadeau, j’ai mis à jour mon site, notamment la page « Nouvelles », avec trois nouveaux textes lisibles en ligne : La Jetée, Fake Fuck et L’Impasse
Ho, ho, ho !
Toujours au même endroit, les palissades qui protègent le marché de Noël de la route.
26 décembre
Terminé de lire Petites histoires de la science-fiction française, d’Alain Grousset, sorti chez ActuSF. Ouvrage aussi distrayant que superficiel, pas très bien relu (pas mal d’erreurs typo, de coquilles, quelques noms écorchés – un certain Patrick Manchette ! – et un peu de confusion dans les notes de bas de page). Double plaisir de voir passer les copines et les copains, la palme revenant à Madame Wintrebert et à Monsieur Ligny ; et de râler chaque fois que le caractère réactionnaire de l’auteur s’exprime (gnagnagna la SF gauchiste c’est nul, d’ailleurs personne en lit, gnagnagna), c’est-à-dire environ une page sur deux. Bon, j’ai l’air de me plaindre, comme ça, mais j’ai lu ce gros machin de 500 pages en deux jours et me suis autant éclaté que si j’avais discuté le bout de gras avec l’auteur, épaté par sa connaissance du sujet et par la quantité de détails aussi superflus qu’indispensables. Davantage anecdotique qu’encyclopédique, ce gros bouquin de nerd plaira aux nerds – dont je suis – et laissera les autres perplexes.
Et maintenant, un autre monstrueux pavé m’attend, reçu lui aussi à Noël (quelle chance j’ai !) : le magnifique Druillet Vampires publié par les éditions Barbier, émanation livresque de la galerie du même nom.
Sur les palissades qui protègent un chantier, en face du marché de Noël, un tag magnifique.
27 décembre
Terminé le Druillet Vampires – enfin, je me suis mis de côté Dracula, qui occupe quand même plus de la moitié du bouquin. Ainsi que je m’y attendais, c’est une merveille mais faut être fan irrémédiable de Druillet : ça tombe bien, je le suis depuis que j’ai lu Yragaël dans l’étrange édition de poche publiée par J’ai lu BD en 1989, ça nous rajeunit pas. Kiffer ce bouquin, je m’y attendais. Je ne m’attendais pas, en revanche, à tomber au détour d’un article sur une histoire qui croise aussi précisément les trucs que je veux raconter dans mon prochain roman, ni à tomber sur la biographie d’un type à ce point semblable à l’un des personnages que je veux mettre en scène. Les signes, toujours les signes !
Ensuite j’ai enchaîné avec Le Modèle de Pickman, de ce bon vieux Lovecraft, traduit par Arnaud Demaegd, justement pour alimenter mes réflexions autour de ce fameux prochain roman. Ça m’a donné un peu de grain à moudre mais ne m’a guère passionné. Je me demande si j’aime encore Lovecraft. Faudrait que je relise L’Appel de Cthulhu. Je sais que j’ai adoré (re)lire il y a deux ou trois ans le Commonplace Book, plus connu sous le titre de Livre de raison, dans la traduction du camarade François Bon, un bouquin essentiel à mes yeux, au point qu’il se trouve encore dans la – volontairement – maigre bibliothèque que j’ai conservée en m’installant à Mertvecgorod.
Toujours le long de la palissade.
28 décembre
Fabrice Capizzano est un copain. C’est aussi un auteur remarquable. La preuve, il a ouvert le bal de Non Conforme, premier texte du premier numéro. Laure Mordray est une copine. C’est une autrice remarquable. La preuve, elle sera aussi dans Non Conforme (dans le numéro 13, parution en novembre prochain) et a publié Rêve de Q aux Nouveaux Interdits, la collection que je dirige à La Musardine.
Et donc, comme on barbote dans l’entre-soi le plus éhonté, Laure Mordray a interviewé le Capizz’, c’est très intéressant et c’est à lire toutes affaires cessantes.
La suite de la balade.
29 décembre
Je viens d’apprendre la mort de Pierre Bordage.
Je suis, comme on dit, effondré.
Je l’avais rencontré pour la première fois à l’été 2021 à la fête des vingt ans du Diable, notre éditeur commun. Il m’avait immédiatement offert son amitié. Ce qui m’avait frappé d’emblée, c’est qu’il s’intéressait vraiment aux autres, profondément. Ce type qui connaissait tout le monde, que tout le monde admirait, n’avait de relation superficielle avec personne. Le contraire d’un mondain, lui qu’on croisait pourtant à tous les salons de France et de Navarre. Quand il vous parlait, c’était pour de vrai, pour de bon. Et son intelligence aiguë vous faisait sentir, vous aussi, intelligent.
Alors qu’il rédigeait le premier tome de La Porte des remparts sublimes, il m’avait envoyé un ou deux chapitres pour que je lui donne mon avis. La Porte… est un récit de fantasy érotique et Pierre savait que je dirigeais une collection de bouquin de cul La Musardine, alors il m’avait écrit comme on écrit à un confrère. Je n’ai pas très bien su quoi lui répondre. Je me sentais dans la peau d’un mec à qui Robert De Niro décide de passer un coup de fil : « Ah, j’ai entendu dire que tu faisais un peu de théâtre, j’aurais une ou deux questions à te poser. »
Salut, Pierre.
Pierre et son regard d'aigle aux Utopiales en 2021, notre première table ronde ensemble – il y en a eu quelques autres depuis, pas assez. 
30 décembre
Hier matin j’ai commencé à lire La Maison du diable, de John Darnielle, traduit par Janique Jouin-de Laurens et paru au Gospel (très chouette maison, au passage, que je vous recommande de découvrir) (oui, je fais une pause dans le 87ème district mais les deux derniers que j’ai lus, les tomes 13 et 14, sont de petits chefs-d’œuvre, si ça continue comme ça le père McBain va détrôner Simenon dans mon panthéon personnel), acheté un peu par hasard lors de mon précédent séjour en France, sur la foi d’une belle couverture et d’un résumé prometteur, au Livre en pente, une librairie lyonnaise que j’adore, et je suis tombé sur ce passage : « Au début, je me suis accroché fermement à une règle que j’avais si souvent entendue dans la bouche de professeurs d’écriture créative que j’imaginais que rien n’existait en dehors d’écrivez sur ce que vous connaissez. Restez dans votre environnement. Partez de votre jardin et rayonnez à partir de là. »
Mais oui, me suis-je exclamé dans un grand rire sardonique, c’est une règle tellement universelle que même les Zécrivains de Saint-Germain-des-Prés l’appliquent scrupuleusement, eux qui ne jurent que par le style, la grâce, le talent naturel et méprisent l’idée même d’apprentissage de l’écriture. Sinon, pourquoi ne causeraient-ils que d’adultère et d’oisiveté bourgeoise, ces baltringues ?
Hier soir j’ai passé la soirée sur les réseaux sociaux, à communier comme on le fait désormais, au gré des posts publiés par les uns et les autres en hommage à Pierre (lui dont les histoires rayonnaient dans un jardin grand comme une demi-douzaine de galaxies). J’ai aimé voir que des centaines de gens – et parmi eux certains que je n’apprécie pas forcément et d’autres qui parfois se détestent entre eux – avaient en commun d’aimer Pierre. Ils l’aimaient vraiment. Nous l’aimions vraiment. On pourrait fouiller longtemps, soulever beaucoup de cailloux, avant de trouver quelqu’un qui n’appréciait pas le père Bordage, je crois.
Avec Pierre et Marion Mazauric, une géniale rencontre organisée et animée en 2023 par Frédéric Fredj à La Pousterle de Sabran. Un de mes meilleurs souvenirs avec Pierre, dans un lieu magique.
31 décembre
Aujourd’hui, à 7 heures 28 précisément, je mets le point final au Messager, pile pour contempler le lever du soleil depuis ma fenêtre. Grâce au froid de ces derniers jours, le ciel de Mertvecgorod est particulièrement clair, au point qu’on peut même voir sur les drones les logos des compagnies de sécurité qui en sont propriétaires.
Quelle joie de mettre le point final à ce livre ! Je suis très content de sa composition. Il se présente comme un retable : une grosse partie centrale encadrée par deux parties beaucoup plus brèves. Quelle belle symétrie !
J’ai pris les premières notes au sujet de ce livre le 4 août 2023 à midi, je me souviens avec une grande précision du moment. Je marchais le long du boulevard Poissonnière, à Paris, en quête d’un resto, et suis tombé sur la une du dernier Society, placardée sur un kiosque. « Ça a fait chboum là-dedans », comme le résume si bien le grand chercheur Raymond Stanz, et les petits engrenages de mon cerveau se sont mis en route.
Le 2 ou le 3 juillet de l’année suivante, alors que je commençais ma résidence annuelle à la Laune, j’ai attaqué l’écriture du manuscrit. Et voilà, un an et demi plus tard, il est terminé. Je voulais le finir avant 2026, j’ai réussi mon coup ! Juste à temps !
Le soir, pour fêter ça et puisque je n’ai pas envie de me greffer à une teuf de nouvel-an, je me rends dans le quartier touristique et me laisse porter d’un bar à l’autre. Dans la rue, des mecs louches proposent de la Mô à des groupes de badauds qui parlent anglais, allemand, flamand ou français. On ne trouve pas souvent ce genre de produit par ici, faut dire que Poghorn n’est pas exactement la porte d’à-côté. 
Après quelques pintes de radiator (le cocktail à la mode en ce moment : un quart de vodka, un quart de bière brune, deux quarts de kvas), je me laisse embarquer par un rabatteur et me retrouve à un dîner-spectacle. C’est la première fois de ma vie que je fais un truc pareil et je ne suis pas déçu du voyage. Tout est évidemment pensé pour donner aux visiteurs une image complète, propre et synthétique du pays. Au repas, une soupe qui ressemble à un bortsch mais avec un mélange d'épices typique d'ici, une assiette remplie de légumes frits et de charcuterie chaude et froide et un vin blanc très sucré servi glacé avec des feuilles de menthe – j’apprends au passage que les vignes qui produisent ce pinard poussent au nord de la RIM, première nouvelle. Le spectacle est génial. Ça commence par des marionnettes, une histoire paysanne traditionnelle, puis ça continue avec des chants et danses. Un chanteur, une chanteuse et trois musiciens : une mandoline, un minuscule accordéon et un truc que je ne connaissais pas, un mélange chelou entre un violon et une vielle à roue, la femme qui en joue utilise tantôt un archet tantôt ses doigts. L’instrument porte un nom à coucher dehors : une nyckelharpa. Quant au chant, il mélange kulning (les yodels scandinaves) et folklore balkanique. Le résultat est à la fois dansant et triste, j’adore. Certains passages sonnent comme du klezmer sans en être tout à fait, à d’autres moments on se croirait dans la steppe mongole. Entre les morceaux, des projections vidéo nous expliquent que la musique traditionnelle de Mertvecgorod, quoique slave par essence, se nourrit de deux influences importantes : l’Europe centrale et, puisque la ville a été fondée au XIIème siècle par les vikings (c’était à l’origine une ville de garnison), la Scandinavie.
Bref, j’apprends (ou je réapprends) plein de trucs et je me régale.
Alors que je traverse la brume pour rentrer chez moi – une heure de marche, j’hésite à commander un taxi mais la nuit est trop belle, les décos de Noël qui percent le smog ont l’allure d’un rêve lynchien –, je me dis que c’est dans ce genre de traquenard pour touriste qu’on trouve la musique folklorique la plus vraie, la plus authentique, et pas du tout dans les petites caves secrètes réservées aux vrais connaisseurs. La musique folklorique n’est pas une affaire d’artistes intransigeants qui s’adressent à une élite triée sur le volet, mais au contraire une affaire de prolos qui jouent quatre ou cinq heures chaque soir devant des cons afin de payer leur loyer.
Le numéro de Society qui a tout déclenché - évidemment, à l'arrivée, le bouquin n'a pas le moindre rapport avec cette affaire.
2 janvier
Voici un texte écrit il y a cinq ans, dont Facebook m’a rappelé l’existence il y a quelques jours. Il me semble chouette pour attaquer cette nouvelle année :
Je veux vous raconter une petite anecdote biographique en deux parties.
La première partie se déroule le 24 décembre 1996. Je passe Noël au foyer de jeunes travailleurs du quartier des Arènes à Toulouse, situé vers l’hippodrome, où je vis depuis quelques semaines, après avoir résidé deux mois au CHRS Antipoul, à Toulouse toujours. Gros changement puisque je passe d’un hébergement d’urgence strictement nocturne (nous sommes mis dehors à 8 heures du matin après un petit-déjeuner solide et les portes rouvrent à 18 heures pour le repas du soir), dans un chambre partagée avec un autre SDF, à une chambre individuelle dont je possède la clef, que je quitte quand ça me chante, où je reviens à l’heure qui me plaît. Pour ce Noël, que je passe seul, mon réveillon est simple : du muesli premier prix, du lait en poudre et de l’eau du robinet. Je n’ai plus de sou, plus un seul franc. Ce lait en poudre et ce muesli, c’est tout ce qu’il me reste. J’ai participé quelque temps auparavant à un stage de réinsertion rémunéré ; je toucherai six cents francs la semaine suivante.
La seconde partie, plus récente, se passe le 23 décembre 2020. J’ai décidé de mettre de côté l’essentiel de la bourse que le CNL vient de m’accorder pour me soutenir dans l’écriture de Feminicid, mais aussi d’en utiliser une partie pour me faire plaisir de toutes les façons qui me viennent à l’esprit. C’est ainsi que pour la première fois de ma vie, ce Noël-là, 24 ans après le précédent, je mange du caviar – à la petite cuillère, comme il se doit, et accompagné de blinis faits maison et de vodka glacée. Je trouve ça délicieux, aucun doute là-dessus, en tout cas bien meilleur que le muesli premier prix et le lait en poudre.
Y a-t-il à tout ça une morale ? Je ne crois pas. Mais je suis bien forcé de constater que la seule tâche à laquelle j’ai consacré ma volonté, mon intelligence et mon énergie – écrire des romans, chercher des lecteurs – n’a pas varié d’un pouce entre 1997 et 2020 et que cette obsession, au lieu de me tuer, m’a sauvé sur tous les plans : psychologique, social, économique, sentimental, sexuel. J’aurais pu mourir comme meurent la plupart des SDF : en moyenne trente avant les autres (c’est-à-dire, pour ce qui me concerne, vers 2022), d’alcoolisme, de maladie mentale, des suites d’une agression, de suicide, de faim ou de froid. Beaucoup de ceux que j’ai côtoyés en 1996-1997 ont sans doute terminé ainsi. Mais à la place, d'être mort je m’interroge en ce moment pour savoir si dans ma chambre, pour lire les bouquins que j’ai achetés sans me soucier de leur prix, je préfère une lampe aperçue à Habitat ou une autre lampe aperçue à Maisons du Monde.
Puis-je en conclure que j’ai eu raison de refuser le travail salarié, raison de croire qu’un jour ou l’autre mon acharnement à écrire de la fiction, au détriment de toute autre activité, payée ou non, porterait ses fruits et me permettrait de gagner ma vie et même de m’embourgeoiser ? Pourquoi pas. Mais j’ai surtout eu beaucoup de chance et rencontré, régulièrement et aux bons moments, les bonnes personnes.
À vrai dire je ne sais pas très bien comment terminer ce texte, je ne sais même pas si c’est une bonne idée de l’écrire, ni pourquoi au juste je me suis lancé là-dedans. Pour me réjouir égoïstement de ma petite réussite individuelle ? Pour redonner courage à celles et ceux qui dans des situations similaires à la mienne doutent d’un avenir possible ? Pour maintenir intacte cette partie de moi qui à tout jamais contemple d’un air morne son bol rempli de lait en poudre additionné d’eau tiède du robinet, dans lequel trempent des flocons de muesli premier prix, et me rappelle pour quelle raison je suis écrivain ?
Une chose est sûre : le luxe a meilleur goût quand il reste un peu de merde collée aux semelles.
Joyeux Noël, les amis.
Les décos de Noël à Mertvecgorod c'est du sérieux, épisode 1.
4 janvier
Ces derniers jours, lecture de plus en plus pénible de La Maison du diable. Alors que je m’attendais à une sorte de Maison des feuilles mâtinée pourquoi pas de Lunar Park – autrement dit du bon gros roman d’horreur bien méta et teinté de post-modernisme pour rire –, je me retrouve avec un pur produit de cette écriture ricaine que je déteste, où tu sens à chaque instant le désir de rentabilité : pourquoi donner deux détails significatifs quand tu peux décrire une baraque pendant douze lignes, pourquoi laisser flotter une allusion quand tu peux développer une pensée ou une émotion pendant une page, pourquoi abandonner une métaphore sur le bord de la route si tu peux la filer pendant trois paragraphe ?
Grosse déception, tant et si bien que j’ai fini par laisser tomber et suis passé, sans doute par réaction, au roi de la concision et du n’importe quoi, le toujours pittoresque James Ellroy. Je me suis enfilé sans reprendre mon souffle un bon tiers de Panique Générale (traduit par Sophie Aslanides, qui pour autant que je puisse en juger a accompli un boulot remarquable compte tenu des absurdes contraintes formelles imposées par le texte). Grand plaisir inepte, trop superficiel cependant, je pense, pour continuer. Des manuscrits m’attendent. On verra bien.
Les décos de Noël à Mertvecgorod c'est du sérieux, épisode 2.
7 janvier
À Nantes on incinère Pierre Bordage.
Depuis Mertvecgorod je pense fort à lui, et à Marion, et à Yann, et aux autres.
Et je pense fort à Philippe Ward qui l’a précédé de quelques semaines.
Salut, Pierre.
8 janvier
Sur les réseaux je regarde les quelques photos et vidéos postées de l’hommage à Pierre qui s’est déroulé hier. Qu’est-ce que je peux dire ? J’en ai marre des morts. Qu’est-ce qu’on peut dire à part des platitudes de ce genre ? 2024 a marqué le début de la saison des morts, en ce qui me concerne. Je sais que désormais c’est un ou deux par an les années maigres, trois ou plus les années fastes. Je pense à la chanson de Brassens (celle-là) et désormais quand je l’écoute je ne sourie plus mais je chiale, et je commence à regarder les gens que j’aime avec méfiance : « Et toi, combien de temps il me reste à passer avec moi ? »
Sinon, puisque la vie continue, aujourd’hui à Mertvecgorod il neige et c’est beau. Pas de neige noire cette année comme on a pu en subir par le passé (noire parce que chargée de suie, de pollution et de toutes les saloperies qu’on peut imaginer), mais bien blanche, de la vraie neige.
Et puisque c’est aussi aujourd’hui que je mets en ligne le numéro 3 de Non Conforme, voici les premières lignes des trois textes de ce mois-ci :

Françoise aux Merveilles, d’Anton Beraber

Farghali n’avait pas connu Françoise mais je retrouvai, la nuit que nous faisions mon déménagement, une lettre d’elle. J’en recevais jadis, de loin en loin, toutes très brèves et énigmatiquement tournées, des lettres oraculaires qu’elle m’adressait Dieu sait pourquoi, par cruauté peut-être car ma peur de ces choses était grande. À Farghali je racontai ce que je pus : je ne savais rien, non plus, de Françoise, sinon la poignée de petits faits, de façons de, où ceux qui saisonnèrent avec elle dans la haute vallée cherchaient la clef secrète de son autorité et, en même temps, curiosité vilaine, les motifs de sa relégation. Mon fidèle compagnon de veillée s’était approché de la fenêtre, une cigarette éteinte entre le majeur et l’index, l’œil sur le carrefour désert – attitude, chez lui, de l’attention extrême. Ses lèvres répétaient silencieusement des phrases que je venais de lui lire. Les Amstel que nous ne finissions pas brunissaient dans les verres, chargeaient l’air de la pièce d’une amertume inquiète, effaçaient les contours des pensées en même temps qu’elles nous séchaient désagréablement la bouche. Dans l’enveloppe, Françoise avait glissé des fleurs d’arnica et de la centaurée pour les migraines. Elle écrivait mon nom sans utiliser de majuscule et toujours d’une orthographe différente, s’adressant à moi du seuil où tout se vaut. La lettre elle-même, que Farghali finit par tenir à son tour, occupait le verso d’un relevé anémométrique.
— La Françoise de la Danseuse ?
— Quelle autre ? […]
Au détail, de Dola Rosselet

Au loin, la plainte d’une ambulance déchire le silence.
Son esprit noyé dans les brumes des anesthésiants lutte pour s’éveiller.
Pénombre livide. Ses yeux papillonnent.
Son corps alourdi par les drogues s’enfonce dans le matelas.
Une douleur sourde palpite dans ses muscles. Une autre douleur, tranchante, cisaille son intimité.
La mémoire lui revient, une fulgurance à travers un brouillard narcotique.
Svetlana porte les mains à son ventre. Une outre molle et vide.
Vide d’enfant.
La jeune femme rassemble ses souvenirs, coquillages épars sur une plage déserte.
Les premières contractions alors qu’elle commençait son service à l’Oblomov. Le trajet en métro qui l’emmène vers l’hôpital central ; interminable. L’épreuve des changements, les escaliers à monter, à descendre tandis que le liquide amniotique suinte de son vagin, imprègne sa culotte, coule sur ses cuisses.
Et son utérus, un poing géant qui se resserre puis se relâche. Se resserre puis se relâche, sans interruption.
Son arrivée dans le service obstétrique et le feu roulant des questions.
Ses antécédents médicaux n’intéressent guère la préposée, une infirmière épaisse et revêche, calibrée pour l’armée ou pour la prison.
— Où est le père ?
Le géniteur, un amant de passage reparti depuis longtemps sous des cieux plus rieurs. Il pourrait être danois, norvégien ou bien allemand. À coup sûr grand et blond. C’est son genre, à Svetlana. Un gars chopé à l’Oblomov, son lieu de travail et son terrain de chasse favori. Sa chevelure dorée et son opulente poitrine lui assurent un franc succès. […]
Le Futur sans eux, de Claire Von Corda

« Pascal, je ne vais pas rester. »
Ça ne m’a pas frappée tout de suite à l’entretien, pourtant il se tenait trop droit, parlait trop fort, l’allure d’un militaire, le ton d’un professeur, ce matin, sa façon de s’emporter sans pouvoir se contrôler, le rétrécissement des yeux, son teint qui vire au gris, le mépris du rictus quand il répond, aboie, « J’peux savoir pourquoi ?! », ce matin, dans le bureau B1-105 aux stores baissés, première arrivée, je n’ai pas pris le soin de les ouvrir, fauteuils vides, Paul en télétravail, pour Étienne il est trop tôt, ce matin, dans le silence des ordinateurs éteints et l’odeur de tapis de souris, je capte enfin à qui j’ai affaire. J’ai gardé mon écharpe, n’ai pas défait mes affaires et je contemple en face de moi la gueule de con, les traits de connard de M. Planète, appelle-moi Pascal, ici tout le monde se tutoie.
« Pascal, je ne vais pas rester. »
En situation de crise on voit la vraie nature de l’humain.
Pascal ne comprend pas, demande des précisions. Je répète, remplace « rester » par « continuer ». Il remarque mon blouson fermé, mon sac sur l’épaule, le livre que je lui rends :
Ça y est, il percute.
L’échange est rapide, je retrouve son ton autoritaire du premier jour, de l’entretien. Ce ton qui m’avait crispée pour les présentations, puis m’avait paru se détendre au fil des heures suivantes. Par mimétisme j’avais fait pareil, correctement joué mon rôle, surjouant l’intérêt face au boîtier qu’il tournait sous mes yeux, boîtier pour Mars, un robot, le futur. Pris l’air concerné quand il parlait de sa grande lectrice de tante, l’air amusé quand il se vantait qu’à l’occasion, entre midi et deux, il partait faire du running. […]

Vous avez été un peu plus de 200 à lire le numéro 2, j’espère que vous serez au moins aussi nombreux à vous intéresser à celui-là ! Nous, en attendant, on bosse au 4 et aux suivants. 
10 janvier
En début de journée je me balade dans le quartier administratif, dans le rajon 6. En passant près du chantier du nouveau ministère de l’Intérieur, j’aperçois contre le grillage entourant le chantier une demi-douzaine de sans-abri allongés dans des sacs de couchage. Les passants les contournent avec indifférence. Il fait -1 ou -2, quelque chose comme ça. Tandis que je regarde ces types emmitouflés dans ce qui ressemble quand même vachement à des sacs à cadavres, allongé en travers du trottoir, perpendiculaires au grillage, un bus s’arrête à un feu rouge : sur son flanc, une publicité pour la nouvelle comédie musicale à la mode, une adaptation des Misérables. Pendant quelque seconde, le visage en noir et blanc de Fantine, désespéré et pathétique, regarde les clodos, puis le feu passe au vert et le bus s’en va.
Le chantier, vu sous un autre angle.
14 janvier
Il faudra à un moment que je parle un peu plus des Chroniques du 87ème district, d’Ed McBain. Mais j’ai refait une pause pour lire 14 juillet, le dernier volume de la trilogie de Benjamin Dierstein consacré aux années 80. Ce livre brasse bien plus que ce qui est annoncé. Il ne se contente pas de nous raconter les années 80 mais nous embarque pour un tour de grand huit à travers toute la seconde moitié du vingtième siècle. Il y a des années, Manchette avait entamé l’écriture d’un cycle romanesque qui, disait-il, devait élargir la perspective criminelle et sociale du roman noir et s’intéresser au terrorisme, aux services secrets et d’une façon générale à la saloperie qui grouille sous la surface des choses. Ce cycle, explique Manchette dans une lettre, devait répondre à cette question : « Comment en sommes-nous arrivés là ? » Ce cycle, il ne l’a pas écrit car en cours de route il a perdu par KO dans son combat contre la SEITA. Dierstein a pris la relève. Et la réponse à cette question vient de paraître en trois volumes de plus de 800 pages chacun, qui se lisent sans respirer.
Il y a des défauts, bien sûr – quel roman n’en a pas ? –, mais bon sang, quel plaisir de lecture ! Quelle ambition ! Quelle puissance ! Dierstein vient de nous pondre le plus grand polar de ces quarante dernières années.
Toujours le même chantier, encore un autre angle.
16 janvier
La pause Ed McBain se poursuit (mais bon, j’en suis au volume 18, ça va), cette fois pour lire Les Voies souterraines, de Sylvain Kermici. J’ai beaucoup, beaucoup aimé ce Natural Born Killers chez les cassos, situé dans une ville anonyme qui pourrait être Paris, ou Bordeaux, ou n’importe quelle agglomération entre Bruxelles et Madrid. La langue de Kermici, qui mélange sobriété polareuse et poésie brutale, joue de façon très fine avec le mauvais goût et le lyrisme. Elle se paie même le luxe d’inclure quelques italiques ironiques façon Houellebecq première période. Si elle nous place à distance des protagonistes, c’est pour mieux les ausculter et provoquer l’empathie, voire une forme de pitié, au sens chrétien du terme (oui, rien que ça !). La fin, notamment, est particulièrement émouvante, ce qui est inattendu dans un récit marqué par une froideur qui confine parfois à l’abstraction. Seul petit bémol, mais il ne nuit pas au grand plaisir de lecture de ce livre bref : des scènes de violence qui manquent de réalisme. Il s’agit, comme le Dierstein, d’un bouquin édité par le camarade Aurélien Masson. Et comme le Dierstein, voilà un bouquin que je vous recommande avec la vigueur d’un cormoran en pleine marée noire.
Au nord du rajon 7, pas très loin de la Zona.
20 janvier
Yves Jaumain, la tête pensante du FIRN, m’a présenté à Artémise et Ours, qui animent Ours Éditions, la très chouette « maisonnette d’édition » (c’est ainsi qu’ils la présentent) basée à Puéchabon, dans l’arrière-pays héraultais, spécialisée dans la publication de textes courts. Rassemblés par des passions communes – bouffer, picoler, raconter des conneries, détester joyeusement et férocement les éditeurs et les auteurs qui croient que la littérature n’est rien d’autre qu’un segment à occuper sur un marché –, nous nous sommes entendus comme larrons en foire au bout d’environ quatre secondes et demie. Une chose en appelant une autre, ils m’ont commandé un texte. Ça faisait longtemps que je voulais rendre à nouveau disponible une nouvelle que j’avais écrite il y a lurette. J’ai profité de l’occasion pour la nettoyer, lui redonner un peu de lustre et tant que j’y étais je l’ai mertvecgorodisée. Elle s’intitule désormais On verra bien, je vous montre les premières pages et vous pouvez la commander directement auprès de l’éditeur.
Avant qu'on ne qe quitte, une info : le 21 février à 10 heures 30, je serai à Frontignan en compagnie de Tarik Naoui, l’auteur de Cathédrale, pour une balade littéraire organisée par le FIRN. C’est gratos, sur réservation (la jauge est limitée) et si vous êtes dans le coin, franchement ne loupez pas ça, c’est génial. Cliquez ici pour avoir toutes les infos

À dans un mois,
Siébert

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