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EN DIRECT DE MERTVECGOROD, ÉPISODE 6 :
21 FÉVRIER – 20 MARS 2026
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Le groupe du mois c’est Arc Gotic, originaire de Timisoara en Roumanie, qui propose un dark folk davantage bucolique que nazi, ça change un peu, mais je vous vois d’ici lever les yeux au ciel, bande de tordus : si c’est pas nazi, demandez-vous perfidement, en quoi est-ce du dark folk et pas tout simplement du folk ? Eh ben déjà la musique n’est pas chiante, aucun risque de confondre avec ce con de Scott Walker (BIM ! 300 abonnés en moins !) et puis c’est dark, on vous dit. C’est lent, c’est triste, c’est gris, c’est dépouillé, ça donne envie d’onduler lentement sur la lande en laissant le vent nous accrocher des crapauds morts dans les cheveux, en tout cas pour ceux d’entre nous qui en ont toujours – des cheveux, je veux dire. Oh et puis vous me fatiguez, hein, vous n’avez qu’à écouter. Moi je trouve tous les albums géniaux mais ma préférence va à La soirée (live 1998).
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21 février
Voilà un truc que les tarés qui croient au Grand Complot de la Littérature ne pigeront jamais : on ne bosse pas avec quelqu’un parce que c’est un ami, on devient ami avec quelqu’un parce qu’on a bossé avec.
Je pense à ça parce que quoi ?
Je pense à ça parce qu’Yves Jaumain, entre autres.
Yves, je le connais depuis quatre ou cinq ans et je le kiffe. Je le kiffe parce que c’est un humain selon mon cœur, mais je ne l’aurais jamais découvert si on n’avait pas au préalable bossé ensemble et que ça c’était bien passé. Il m’a invité à une balade littéraire en 2023, puis au Festival international du roman noir l’année suivante, et là j’anime suite à sa proposition des ateliers d’écriture sur le thème du Karnaval à Mertvecgorod. Ça s’est bien passé parce qu’Yves est un type qui sait bosser et on n’aurait jamais bossé ensemble s’il n’avait pas lu mes bouquins et n’avait pas décidé que j’étais un type qui sait écrire.
Alors me voilà à Frontignan depuis le 8 février, à embarquer dans mes délires post-apocalyptruc des seniors handicapés et des seniors pas handicapés, des mineurs suivis par la Protection judiciaire de la jeunesse, des collégiens en sections spécialisées pour élèves à la dérive, tous à Mertvecgorod les amis, c’est Karnaval, youpiyoupi.
Et me voilà aussi à Frontignan avec Tarik Noui, rencontre et signature hier dans une chouette librairie, lecture croisée ce matin au cours d’une balade littéraire d’anthologie, sympathie mutuelle immédiate entre le zigue et moi, on n’est pas encore devenus copains mais deux ou trois rencontres du même genre et cette lacune sera réparée, n’en doutons pas. Mais pour quelle raison pourrait-on devenir copain ? Parce qu’il a une bonne bouille, qu’il ne suce pas que des glaçons et que lorsqu’il est question de raconter des calembredaines ça n’est pas le dernier ? Oui, aussi – mais avant ça, il a écrit Cathédrale, que j’ai lu puisque j’allais bosser avec lui, et que j’ai aimé ; tout comme il a aimé Une vie de saint.
Et c’est toujours comme ça, c’est le taf qui conditionne l’amitié, jamais le contraire, la charrue, les bœufs. CQFD, motherfuckers.
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Ma tronche en lecture au FIRN
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23 février
Jusqu’à présent je n’ai pas trop évoqué l’attentat de 2025 dans mes newsletters. Il faut dire qu’ici, je veux dire à Mertvecgorod, pendant plusieurs mois on n’a parlé que de ça. Et puis j’en cause déjà pas mal dans mon dernier livre, Une vie de saint. Mais enfin, les traces et les conséquences sont partout. Et vu l’ampleur de cette saloperie, tout le monde connaît une victime ou connaît quelqu’un qui connaît une victime, ou plusieurs victimes. Tout le monde. Même moi qui pourtant vit plus ou moins en ermite. C’est bizarre de songer à ça alors que je suis en France, à Frontignan, dans une villa à cent mètres de la mer. Je ne pourrais pas me trouver plus loin de chez moi, plus loin de Mertvecgorod, géographiquement et mentalement, pourtant c’est à ça que je pense. Peut-être que dans les prochaines newsletters j’en parlerai un peu plus, de l’attentat, on verra.
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Comment penser à ce putain d'attentat quand on a ce genre de décor sous les yeux ?
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27 février
Avant-hier, avec une camarade autrice et un camarade auteur (indices : ma camarade est tatouée, picole et écrit des romans dark que j’aime beaucoup ; mon camarade a les cheveux longs, le regard triste et doux et son dernier bouquin, qui sort dans une poignée de jours, est génial) nous avons eu une discussion à propos d’un livre estampillé « dark romance » qui défraie la chronique en raison de son contenu violent et possiblement contraire à la loi. Discussion très intéressante que je ne vais pas reproduire ici dans son intégralité, mais comme certaines de mes réponses peuvent avoir, je crois, une portée un peu plus générale, et surtout que je suis une sale punaise à l’ego aussi rouge et enflé qu’un cul de bonobo en plein rut, les voici :
« Ça fait écho aux questions que je me pose quand je reçois un manuscrit limite pour La Musardine : ai-je envie de toucher un public d’adultes qui se branlent sur des adolescentes ? Ma réponse, étonnamment, est négative, donc je ne publie pas ce genre de livre. Mais c’est une question intéressante et délicate : les livres qui traitent de pédophilie ou de viol ont leur place en librairie, à mon avis – si tant est qu’ils ne s’adressent pas de manière claire et évidente à un public de consommateurs complaisants. […]
Matzneff (ou Duvert chez Minuit), les types sont évidemment dégueulasses, mais les livres, chez Gallimard et Minuit, ils ont leur place – en tout cas, on peut la contester, mais elle n’est pas impossible. Alors que Matzneff dans une collection de romance ou de cul, c’est de toute évidence une impossibilité. C’est pour ça qu’à mon avis la question de la marque compte autant que celle du texte. La marque sous laquelle le texte est publié, disons, signe l’intention de l’autrice ou de l’auteur (l’intention apparente, en tout cas, qui peut bien entendu être hypocrite). Pour prendre mon cas personnel : des gens peuvent se branler sur Nuit noire, mais publier ce livre au Diable manifeste sans équivoque que ça n’est pas mon but qu’ils se branlent. Et dans le cas du bouquin dont on parle, si la collection est du type "faisons vibrer les jeunes adultes avec des histoires d’amour", le scandale est sans doute justifié. […]
Trouver un livre nauséabond, c’est toujours une position morale, donc autant subjective que légitime. Moi, par exemple, je trouve les romans d’Alexandre Jardin répugnants. Mais questionner la censure d’un livre, c’est se placer quand même sur un autre terrain, plus objectif (en principe). […]
Je suis peut-être naïf, mais que des gens aient le droit de vouloir interdire des livres (pour toutes les raisons qu’on veut, including la diffamation) me semble une bonne chose, dans la mesure où la justice a pour fonction de déterminer si le livre incriminé est effectivement délictueux ou non. Après, effectivement, on peut se demander si, par exemple, confier à la justice la répression de l’apologie de l’inceste (ou d’autres délits ou crimes) est une idée pertinente. On peut se demander si mélanger justice et liberté d’expression est une idée pertinente. D’un autre côté : ai-je vraiment envie de voir à la FNAC un thriller intitulé À mort les youpins, les gouines et les pédés et détaillant avec enthousiasme les mille et une manières de s’en débarrasser ? Mais peut-être que la fiction devrait être un territoire absolument protégé de la loi et de la morale ? Le problème de la liberté d’expression sans limite, à l’américaine, c’est que l’expérience montre une chose : les cinglés antisémites, négationnistes, homophobes, etc. sont plus prompts à s’en servir que les autres. […]
Je n’ai pas lu le bouquin en question, mais j’ai une brève expérience directe de la chose avec Nuit noire : quand tu autoédites ou autodiffuses un texte affreux, tu passes pour un cinglé. Quand le même texte est publié par un éditeur suffisamment sérieux pour que son image de marque compte, tu peux recevoir un prix littéraire. C’est pour ça que je parlais au début de la grande importance de la marque. L’apologie me paraît moins facile à constituer en droit si Antoine Gallimard ou Marion Mazauric ont décidé, en amont, que ça n’en était pas. […]
C’est aussi un argument que les autrices et auteurs auto-publiés oublient : l’autoédition est tautologique. Ceci est un roman parce que ceci est un roman. La beauté de l’autoédition, c’est qu’on se passe de légitimation extérieure. Mais la limite, c’est qu’une œuvre n’existe en tant que telle qu’à partir du moment où quelqu’un d’autre en reconnaît la valeur artistique. Autrement dit, plus le sujet est sensible, plus la présence d’un éditeur est nécessaire. »
Voilà. Si vous aussi vous voulez donner votre avis, appelez France Inter un soir à 19 heures ou bien envoyez-moi un mail – je ne garantis pas que je répondrai à tout le monde parce que je suis feignant et que j’ai beaucoup de travail (quel paradoxe !), mais je lirai.
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Un graffiti vers chez moi - vers chez moi à Mertvecgorod, je veux dire
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1er mars
En cuisant un figatelli au four, je produis une telle quantité de fumée que ça déclenche l’alarme incendie. À part ça, rien de notable à signaler.
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En résidence d'écriture, jamais on ne s'ennuie, ah ça non
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12 mars
Oui alors on observe un trou de taille importante entre la précédente note et celle-ci. Il est facile à expliquer. Du 2 au 10 mars j’ai repris les ateliers d’écriture. C’était génial mais épuisant, surtout les after avec Yves et DH, l’excellent plasticien qui m’accompagnait – pendant que j’animais un atelier d’écriture au cours duquel les participantes et les participants créaient leur personnage et racontaient leur Karnaval, DH animait un atelier d’arts plastiques au cours duquel les participantes et les participants fabriquaient leur masque à partir de déchets et autres objets de récupération. Et puis le 10 mars, ça a été la grosse foire à la saucisse pour fêter la fin des ateliers, toutes les copines et tous les copains étaient là. En toute logique, le 11 mars, je suis resté les bras en croix allongé en travers du lit, une tielle à portée de main, des bruits bizarres en provenance de mon estomac. Et aujourd’hui je n’ai pas fait grand-chose à part laver 167 assiettes, 212 verres et contempler avec désarroi les deux livres et demie de champignons marinés que j’avais préparés, puis oublié de sortir du réfrigérateur.
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Un exemple de masque - sauf que celui-ci a été réalisé dans l'atelier qu'animait Mordicus, l'autre plasticienne
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13 mars
Hier, avec une semaine de retard, c’était la sortie du numéro 5 de Non Conforme. Déjà cinq numéros, mazette ! Nous sommes au tiers de l’aventure, holala ! Et vous êtes entre 300 et 400 à vous intéresser à nos trucs, quelle joie, quelle fierté !
Dans ce numéro, Emilie Woestelandt, Frédérick Houdaer & Judith Wiart, et Christophe Carpentier parlent chacun à leur manière d’enfance et de parentalité, d’abandon, d’amour, de deuil, des liens pas faciles entre les vivants et les morts. Ils s’attaquent à ces sujets avec des nouvelles qui vont vous faire marrer un peu, vous émouvoir beaucoup, vous bousculer sans doute. Leurs textes sont aussi dissemblables que possibles mais ont un point commun évident : ils cherchent. Je ne sais pas trop ce qu’ils cherchent (la merde / des réponses à des questions que personne ne se posait / à retirer la nappe si vite si fort que pas une assiette ne bouge / ou alors à renverser la table, la nappe, les assiettes et tout), ou plutôt si, je sais très bien ce qu’ils cherchent : à raconter des trucs qui leurs tiennent à cœur, avec une voix qui leur est propre, et à vous forer le cerveau à la chignole, et que vous en redemandiez. Moi, en tout cas, avec mon cerveau plein de trous, j’en redemande.
Ces quatre-là, comme celles et ceux qui les précèdent dans Non Conforme, comme celles et ceux qui les suivent, ils font de la littérature. Ils ne fabriquent pas de jolies phrases, ils ne posent pas de jugements moraux à la con, ils ne nous grattouillent pas le ventre pour nous endormir.
Emilie Woestelandt : « Il s’agit de regarder là où on n’ose pas regarder : une cavité, bien en profondeur, présente en chacun·e de nous, qu’on évite sans trop savoir pourquoi. Parce que tout nous conditionne à la fuir : le capitalisme, les injonctions, la violence de nos histoires, la robotisation de nos quotidiens. »
Frédérick Houdaer : « Le rythme ? Oui. Je ne vois pas d’autre "morale "possible dès que l’on crée. »
Judith Wiart : « J’ai une passion pour le point-virgule dont usent les épistoliers du XVIIIe siècle. »
Christophe Carpentier : « Je ne m’intéresse à cette nécessité du rythme qu’après avoir écrit ce que j’avais à écrire, tant du point de vue du fond que de la forme. En quelque sorte, j’écris l’histoire, je distribue les rôles, les dialogues, puis je rythme le tout après coup, en ciselant les phrases. »
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Pif, paf, pouf, jetez-vous dessus !
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14 mars
Hier, très chouette lecture et rencontre à Nébian, dans l’arrière-pays héraultais, en compagnie de Fabrice Capizzano. C’était organisé et animé par Löhr Cipolat, on a bouffé du goulasch, on a bien rigolé, il y avait du monde, franchement, que demande le peuple ? Vivement la prochaine ! Moi ça m’épate toujours qu’il y ait des gens motivés à ce point par la littérature et ceux qui la fabriquent, et que ces gens se décarcassent avec enthousiasme, énergie et courage dans le but de faire connaître mieux les livres et les auteurs.ices qu’ils aiment, de faire vivre un peu cette petite boutique. Ça m’épate et ça me rend admiratif et reconnaissant.
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De gauche à droite : mon gros bide, une canette de bière, Lörh Cipolat et Fabrice Capizzano
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15 mars
Aujourd’hui, tandis que mes camarades votaient je suis allé au conteneur à verre et j’ai jeté toutes les bouteilles qui furent vidées au cours de la résidence. Finalement, c’est un peu la même chose : on glisse anonymement un truc dans une boîte ; on entend un grand fracas ; on repart allégé et incertain. Et le truc qu’on a glissé dans la boîte est voué à être transformé en quelque chose, mais on ne sait pas très en quoi, ni comment, ni quand.
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16 mars
On peut imaginer deux approches de la littérature. Une qui consisterait à partir du réel : observer quelque chose, ou bien ressentir une émotion, ou bien songer à un détail, et tenter de retranscrire cette réalité, ou cet infime morceau de réalité, le plus précisément, le plus exactement possible – je crois que mon camarade Anton Beraber procède ainsi, si j’ai bien compris ce qu’il me raconte.
Moi, au contraire, je pars de la langue. C’est-à-dire, pour schématiser, que je me fous complètement qu’un personnage ait les yeux verts ou bleus, qu’il soit effrayé ou en colère, qu’il vive ou qu’il meure, qu’il tombe amoureux ou pas. Mais ce que me dicte la phrase à un moment donné, ça devient la réalité. Ma phrase fabrique le réel au lieu que le réel produise la phrase. Ce sont les mots, leur agencement et leur rythme qui vont donner corps au monde. Avant que j’écrive il n’y a rien dans ma tête. Aucune image, aucun son, aucune direction, éventuellement quelques émotions latentes, une poignée de pensées à l’état potentiel, de vagues intentions, rien de plus qu’un peu de cendre. Et puis je vais commencer à écrire et les choses se mettront en place. Mais que mon personnage claque des dents, transpire, se suicide, porte une cravate ou non, c’est le swing de la phrase qui me le dira. C’est la raison pour laquelle ça devient de plus en plus dur de trouver la phrase juste au fur et à mesure que le manuscrit avance : parce que les possibilités s’amenuisent, parce que le fou-rire de la page 25 rend nécessaire et obligatoire le sanglot de la page 90, parce que les yeux bleus ne peuvent pas devenir verts et que les cravates ne se transforment pas en nœuds papillons.
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Un oiseau à la con, au bout de la jetée, parce que pourquoi pas ?
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17 mars
Mon caca ne sent pas très bon. En tout cas il ne sent pas pareil que d’habitude. Il est temps que je revienne à une alimentation plus équilibrée.
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C'est plus joli que du caca
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18 mars
Il y a sept ans jour pour jour paraissait Banlieues chaudes, de François Fournet, mon tout premier livre en tant qu’éditeur professionnel, et premier titre de la collection « Les Nouveaux Interdits », qui en compte désormais 34, fatche que le temps passe vite.
J’étais bien content à l’époque d’essuyer les plâtres avec un manuscrit que j’avais adoré et qui était écrit par un copain (cf. ma note du 20 février, eh). C’est quand même plus facile de sortir de la tranchée et courir comme un imbécile sous la mitraille avec un pote plutôt qu’avec un inconnu.
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19 mars
Hier j’ai terminé Un roman mexicain, de Jorge Volpi. Dix minutes avant de me le procurer, je n’en avais jamais entendu parler, et encore moins de l’auteur. Je suis tombé dessus d’une manière marrante. Je cherchais le titre d’un bouquin qui me trottait dans la tête depuis lurette, sans parvenir à le retrouver. Alors j’ai demandé à ChatGPT de m’aider, en lui fournissant une série d’indices que le plus motivé des enquêteurs qualifierait de précaire : « Un roman sud-américain, publié en français chez Christian Bourgois (cette dernière info n’est pas certaine à 100 %), paru il y a probablement une dizaine d’années, et dont Fabrice Colin avait publié des critiques dithyrambiques, le tenant pour un chef-d’œuvre absolu. »
Face à un tel défi, n’importe quel libraire ou bibliothécaire me jetterait à la tête son exemplaire de La Femme de ménage version luxe, couverture cartonnée, armature en tungstène et marque-page en plomb, pour me conseiller d’aller me faire pendre ailleurs. Mais pas ChatGPT, qui dans son enthousiasme m’a suggéré tout un tas de titres chacun davantage hors-sujet que le précédent – et parmi eux, les livres de Jorge Volpi m’ont intrigué.
J’ai commencé par Un roman mexicain, je l’ai vachement aimé – avec quelques réserves – et c’est donc le bon moment de vous causer de mes lectures du mois qui vient de s’écouler.
Mais avant ça, quand même, la réponse : il s’agissait bien sûr de Confiteor, un roman du Catalan Jaume Cabré paru chez Actes Sud en 2013 – bon, j’avais pas tout faux, puisque Fabrice Colin l’avait effectivement adoré.
Victor del Árbol, Le Temps des bêtes féroces, traduit par Alexandra Carrasco, chez Actes Sud, collection « Actes noirs »
Le del Árbol nouveau est arrivé et je me suis jeté dessus tel un étudiant en commerce sur une bouteille de Beaujolais un soir de novembre. Et, franchement, je me suis fait un peu chier. On retrouve, certes, toute l’ambiguïté morale et la pesanteur historique qui fait le sel de cet auteur ultra-littéraire et féru de philo (et qui tient parfois un peu trop à ce que ça se sache), mais cette fois son histoire est engoncée dans une intrigue polareuse inutilement alambiquée et complexe. Jusqu’à présent, del Árbol, je ne panais rien à ses enquêtes mais ça ne me dérangeait pas outre mesure car les personnages, les situations et les dialogues m’embarquaient. Or, là, pas tellement. Légère déception, que j’espère passagère.
Paul Deutschmann, Simon Piel et Joan Tilouine, L’Empire, enquête au cœur du rap français, chez Flammarion
De Piel-Tilouine j’avais déjà lu L’Affairiste, qui m’avait semblé bien faible, et de Tilouine-Lebur, j’avais déjà lu Mafia Africa, qui m’avait plutôt emballé – et m’avait donné du grain à moudre pour certains chapitres d’Une vie de saint. Mais je suis venu à L’Empire sans avoir fait gaffe au nom des auteurs, alléché par le tapage médiatique autour du livre, qui promettait de lever le voile sur les liens sulfureux entre le monde du hip-hop et la criminalité organisée. Je me suis frotté les mains, du beau, du bon, du putassier – mais au fond, pas tant que ça. Si l’ultra-capitalisme vous fascine, vous allez adorer ce livre. Moi je n’y ai pas appris grand-chose (les gros cons ultra-capitalistes sont des prédateurs aussi rusés que stupides — Ah bon ? Jure !) et je me suis un peu ennuyé. Il n’y a même pas d’anecdote à cannibaliser pour un futur roman, la violence de ces gens est aussi bête que banale.
Constantin Severin, Notre vin de tous les jours
Un texte inédit (qui cherche un éditeur, si j’ai bien compris) écrit directement en français par un auteur roumain, que m’a filé un copain libraire. L’argument est d’une simplicité parfaite : un bistrot peuplé d’alcooliques au désespoir existentiel aussi gouleyant que poétique, et à chaque heure un nouveau poivrot débarque, aussi pittoresque, grotesque et poignant que ses confrères en beuverie. C’est écrit en vers libres, c’est structuré au cordeau, d’une page à l’autre on peut éclater de rire ou fondre en larmes, ça faisait longtemps que j’avais pas lu un truc aussi bien. Si jamais ça sort un jour, jetez-vous dessus.
Jean Ray, Malpertuis, Marabout, collection « Bibliothèque fantastique »
Je n’avais pas relu ce texte depuis au moins trente-cinq ans. À l’époque il m’avait fait très forte impression et je ne savais pas trop à quoi m’attendre en le réouvrant après tout ce temps. Bon. Des excès et des longueurs, sans doute, et le bouquin souffre peut-être de ce que l’auteur a voulu tout y mettre, on l’imagine sauter à pieds joints sur sa valise pour réussir à la fermer, ce qui m’a conduit à lire parfois un peu en diagonale. Mais un début génial, une fin incroyable, des images d’une force terrible, on ne peut pas dire que je sois déçu du voyage. L’idée centrale du livre, même quand on la connaît, n’a rien perdu de sa puissance. Et Jean Ray déroule son délire avec une générosité si grande et si totale qu’on ne peut qu’y adhérer et cavaler à sa suite dans ce cauchemar tordu, y compris quand il nous paume.
H.-P Lovecraft, L’Appel de Cthulhu, dans la traduction de François Bon, chez Points
C’est spécifiquement cette édition-là que je voulais lire, parce que j’avais adoré la traduction effectuée par le même Bon chez les mêmes Points du génialissime Commonplace Book. Je ne vais pas revenir sur le texte lui-même, à part pour vous dire que si vous ne l’avez pas lu, eh ben, vous devriez le lire (ça c’est de la critique littéraire ou je ne m’y connais pas), mais plutôt m’intéresser à cette version. Outre que la traduction m’a beaucoup plu (davantage que celle de Jacques Papy chez Denoël et davantage que la révision de cette dernière parue chez Bouquins – je n’ai pas lu les autres), j’ai aussi vachement aimé les hors-textes, fort intéressants, et surtout le texte bonus, Notes sur l’écriture de la fiction surnaturelle, dans lequel Lovecraft explique sa méthode de travail et compile une poignée de conseils. Ces quelques pages, dans mon panthéon personnel des manuels de cuisine, ont rejoint illico l’Apostille au Nom de la Rose d’Umberto Eco et Écriture : mémoires d’un métier, de Stephen King.
Stephen King – justement ! –, Dead Zone, dans la nouvelle traduction de Jean Esch, chez Jean-Claude Lattès
Un bouquin complètement con mais distrayant, peuplé de personnages débiles. Le problème de King, je crois, c’est qu’il est bête. Il est bon quand il aborde des sujets qu’il maîtrise – l’alcoolisme, le couple, l’enfance, la famille, les névroses des écrivains et quelques autres trucs, et par exemple quand il touille tous ces ingrédients ça donne Shining et c’est remarquable, d’une grande finesse, même –, mais quand il tente de raconter une histoire qui parle de politique, de métaphysique et d’éthique, j’aime encore mieux causer avec Dédé au PMU. Dans Dead Zone, l’intrigue est bien menée et tout mais King manque tellement de finesse et d’intelligence que ça devient fatiguant à lire. Évidemment, un crétin progressiste vaut mieux qu’un crétin réac, mais ça reste quand même un crétin. Je préfère largement l’adaptation de Cronenberg.
Arturo Pérez-Reverte, Club Dumas, traduit par Jean-Pierre Quijano, chez Jean-Claude Lattès
À propos d’adaptation, c’est marrant parce que chaque fois que le débat dérivait sur cette crapule de Polanski, je citais La Neuvième Porte comme l’exemple d’un des rares films qu’il avait réussis, précisément parce que c’était un travail de pure commande dans lequel il n’avait rien mis de personnel, et j’ajoutais que ce que j’aimais là-dedans c’était le côté bouffon de l’intrigue et la grandiloquence dépourvue de base solide de l’ensemble.
Eh bien, croyez-le ou non, jusqu’à il y a quelques semaines, j’ignorais que ce film était tiré d’un roman. L’ayant enfin appris, je me suis jeté sur le roman en question et j’y ai trouvé tout ce que Polanski avait tenté de mettre dans son long métrage, mais en beaucoup mieux, et j’y ai trouvé aussi des tas d’autres trucs réjouissants. Il faut lire ce parfaitement vain et parfaitement distrayant thriller littéraire, sorte de sous-Pendule de Foucault malin et drôle, surcultivé et taquin, qui dégouline de cynisme et d’une forme de romantisme désabusé et décontracté qui moi me plaît beaucoup. Je vais probablement m’attaquer à d’autres bouquins de ce type.
Jorge Volpi, Un roman mexicain, traduit par Gabriel Iaculli, au Seuil
Belle découverte, donc. Pas tant le sujet, qui m’a intéressé peu, et pourtant aurait dû me passionner (un fait divers révélant la corruption endémique de la police, de la justice et du monde politique mexicain, exploré en long et en large dans toutes ses dimensions par l’auteur qui s’est transformé pour l’occasion en enquêteur), mais Volpi se – et nous – noie dans un épuisant marécage de détails, de noms et de dates, que par la langue, tout en retenue, très classique dans la forme et le rythme, qui pourtant dégueule d’indignation et de colère froide. Les descriptions des violences policières et des tortures subies par ces innocents injustement accusés m’ont glacé le sang, la dernière fois que je me suis senti aussi mal c’est en lisant les scènes d’interrogatoire de la Tétralogie du Yorkshire de David Peace.
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De retour à Mertvecgorod et dans le smog que j'aime tant
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20 mars
Et une morale, que j’ai comprise en animant ces ateliers d’écriture : les adolescents sont chouettes, les vieux sont chouettes, les seuls ennemis sont les adultes.
Enfin, comprise, j’exagère un peu.
Ça faisait quand même un moment que je le savais.
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C’est tout pour ce mois-ci. Rendez-vous le 5 avril pour le numéro 6 de Non Conforme et le 21 avril pour la nouvelle newsletter !
D’ici là portez-vous bien,
Siébert
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